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L'assassinat de Jörg Jenatsch à Coire, gravure de R. Bong, vers la fin du XIXe.

Enquête

La science fait parler l’ADN de Jörg Jenatsch quatre siècles après son assassinat

Héros des Grisons mystérieusement assassiné en 1639, Jörg Jenatsch a livré quelques-uns de ses secrets au terme d’une enquête scientifique de cinquante ans aux nombreux rebondissements

C’est l’épilogue d’un des mystères criminels les plus anciens de l’histoire helvète. Un article publié dans la revue «PLoS One» vient étayer, grâce à des techniques scientifiques modernes, les spéculations entourant le meurtre de Jörg Jenatsch, homme politique du XVIIe siècle et figure majeure de la guerre de Trente Ans, assassiné pendant le carnaval de Coire en 1639. Une étude multidisciplinaire de son squelette exhumé pour la seconde fois en 2012 confirme à la fois l’identité et le statut social élevé de Jörg Jenatsch, ainsi que les causes de sa mort.

Un personnage caméléon

Leader politique et militaire aux multiples facettes, Jörg Jenatsch est un personnage historique complexe, tant sa biographie s’est enrichie au fil du temps d’éléments plus «mythologiques» véhiculés notamment par la littérature et le cinéma.

Tombée dans l’oubli après sa mort, son histoire a connu un regain d’intérêt à partir du XIXe siècle, notamment grâce au roman éponyme de Conrad Ferdinand Meyer, paru en 1876 et peignant Jenatsch comme un combattant férocement patriote et chantre de la liberté. Randolph Head, professeur d’histoire à l’Université de Californie à Riverside et auteur d’une biographie de Jenatsch en 2008, peine lui-même à le décrire: «(Il) reste quasiment entièrement un mystère pour moi» commente-t-il, le qualifiant de véritable caméléon.

Figure relativement mineure de l’histoire suisse, Jenatsch joua cependant un rôle important dans le canton des Grisons pendant la guerre de Trente Ans. Commençant sa carrière comme pasteur, il s’impliqua très rapidement en politique aux côtés du parti vénitien et protestant avant de gravir les échelons militaires de manière totalement inédite pour un roturier. Fin stratège et brillant négociateur, il se convertira finalement au catholicisme, faisant alliance avec ses ennemis d’hier et deviendra gouverneur de Chiavenna avant d’être anobli peu avant sa mort.

Un archéologue «arrogant»

L’envergure régionale de Jenatsch, ainsi que ses méthodes peu orthodoxes lui attirèrent nombre d’ennemis, ce qui culmina par son célèbre assassinat en 1639 dans une auberge de Coire pendant le carnaval. Attaqué par des assaillants masqués (un d’entre eux déguisé en ours), Jenatsch aurait succombé d’après les témoignages de l’époque d’un coup de hache (très probablement la même que Jenatsch utilisa pour tuer un de ses opposants politiques) et d’un coup de marteau sur la tête.

Moins de vingt-quatre heures après le meurtre, sa dépouille a été ensevelie derrière l’orgue de la cathédrale de Coire, avant d’être oubliée.

Les restes du squelette ne peuvent pas répondre à la question de qui a donné le coup de hache.

Et ce jusqu’en 1959, lorsque le squelette de Jenatsch est pour la première fois localisé et exhumé par Erik Hug, l’anthropologue officiel du canton des Grisons. Hug prit de nombreuses notes et mena des analyses à l’époque mais l’évêque ordonna la remise en terre du squelette deux ans plus tard. A la mort de Hug en 1991, les fameuses notes furent perdues, en partie à cause de la personnalité controversée de Hug, comme le raconte Manuel Janosa, un des auteurs de l’étude et archéologue à Coire: «Erik Hug était très arrogant, très vieille école et n’avait ni amis ni bonnes relations avec ses collègues.» De fait, Janosa mena une véritable chasse au trésor pour retrouver les notes de Hug, qu’il localisa en 2010: «La documentation a finalement été trouvée dans un compartiment secret d’un ancien coffre-fort du cloître de l’abbaye suisse d’Einsiedeln!» où d’après Janosa, il avait là son seul ami, un moine de l’abbaye.

Une enquête résolue 378 ans plus tard

Grâce à la découverte des notes de Hug, une seconde exhumation a pu être ordonnée en 2012. Une équipe multidisciplinaire de chercheurs a eu deux jours pour recueillir toutes les données nécessaires à l’analyse du squelette, après quoi celui-ci à de nouveau été remis en terre. L’article paru dans «PLoS One» fin décembre résume les résultats de cette exhumation, qui ont permis de confirmer à la fois l’identité du squelette mais aussi les causes de la mort de Jenatsch.

Une première analyse génétique menée à partir d’un échantillon prélevé sur le fémur gauche du squelette, et comparée à l’ADN de trois descendants de Jenatsch à la 14e génération a permis d’établir une filiation suggérant que le squelette était bien celui de l’homme politique suisse. L’analyse anthropologique de la symphyse pubienne du squelette (qui est une articulation cartilagineuse du bassin dont les altérations de la surface changent au fil des années) a également permis d’estimer l’âge de la mort entre 40 et 50 ans, ce qui est compatible avec l’âge du décès de Jenatsch, assassiné à 43 ans.

Enfin, une reconstruction en trois dimensions du visage à partir du crâne, couplée à l’analyse génétique menée grâce au système HIrisPlex (qui permet d’inférer la couleur des yeux et des cheveux la plus probable à partir de l’ADN) a produit un résultat extrêmement proche du portrait le plus célèbre de Jenatsch, peint trois ans avant sa mort.

Lire aussi: Un ado de 1636 à visage découvert

D’autres analyses confirment en outre le statut social de Jenatsch, notamment du point de vue du régime alimentaire: les os du squelette confirment un régime riche en protéines animales, tandis que la présence de nombreuses caries suggère une possible consommation de sucre de canne, denrée rare au XVIIe siècle. Enfin, la taille des vêtements de riche facture permet une estimation d’un indice de masse corporelle aux alentours de 30, correspondant à un surpoids important.

Mais c’est évidemment l’analyse traumatologique du crâne qui allait permettre de confirmer ou non les causes de la mort de Jenatsch. Les résultats sont étonnants tant ils dépeignent une réalité proche du récit du XVIIe siècle. La radiographie du crâne a en effet mis en évidence deux fractures distinctes de chaque côté de la tête. Une première fracture au-dessus de l’oreille gauche et dont la forme et la taille suggèrent qu’elle fut causée par un objet tranchant d’environ 7 centimètres de long, correspondrait donc au coup de hache qu’aurait reçu Jenatsch. Une seconde fracture plus étendue sur la tempe droite est elle compatible avec un coup donné par un objet contondant, ce qui pourrait s’expliquer par l’autre coup donné avec un marteau.

Tous les mystères du meurtre de Jenatsch sont-ils pour autant résolus? Comme le résume Randolph Head, «Les restes du squelette – avec les technologies d’aujourd’hui en tout cas – ne peuvent pas répondre à la question de qui a donné le coup de hache, et encore moins de qui se cache derrière la conspiration à l’origine de ce meurtre cette nuit-là. Nous devons continuer à nous fier aux comptes rendus historiques, tout en se rappelant que tout compte rendu historique est par nature une histoire, sujette aux distorsions, comme toutes les histoires.»

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