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Icare, plein d’orgueil d’avoir dépassé les lois de la nature, vole trop près du Soleil et se brûle les ailes. 
© Musée romain de lausanne-vidy

Ethique

Quand la science se mesure aux mythes grecs

Transhumanisme, manipulations génétiques, extinction d’espèces… Le progrès pose des questions éthiques. La nouvelle exposition du Musée romain de Lausanne-Vidy interroge la légitimité des sciences en lien avec la mythologie

Face aux avancées scientifiques actuelles, il n’est pas rare de se sentir désorienté. Des robots dotés d’intelligence artificielle, des vaches productrices de lait maternel humain, un lapin vert fluorescent. Mais où va la science? Des découvertes extraordinaires sont réutilisées par des industriels à des fins commerciales, engendrant une remise en question de la recherche. La nouvelle exposition «Trop c’est trop! Mythes et limites» s’attaque à l’éthique des sciences. Imaginée par le Musée romain de Lausanne-Vidy, en particulier par la conservatrice Sophie Weber et le directeur Laurent Flutsch, l’idée est de mettre en abîme les progrès actuels grâce à la mythologie grecque et son péché de démesure, l’hubris. «Le Temps» a rencontré Laurent Flutsch, archéologue et concepteur de l’exposition.

Le Temps: Sur l’affiche de l’exposition figurent un supermarché avec l’enseigne Ubris et un ange qui tombe du ciel. Quel lien avec l’éthique des sciences et la mythologie?

Laurent Flutsch: L’exposition se présente comme un supermarché. Les gens se baladent dans les rayons et ont la possibilité d’acheter des produits avec leur carte de crédit hubris. Sauf que ce ne sont pas n’importe quels produits. Il y a des animaux de compagnie à créer soi-même sous forme d’embryons génétiquement modifiés: par exemple un chaton rose, antipuce et anti-allergène pour les enfants. Ou encore, des bidules numériques que nous appelons I-MEM, dans lesquels il est possible de stocker sa mémoire, de la partager, ou alors de vivre les souvenirs d’un autre. En miroir des étalages, il y a des piliers qui expliquent les mythes grecs: les péchés de démesure et leurs sanctions. Comme lorsque Dédale et son fils Icare s’enfuient du labyrinthe du Minotaure en volant. Icare, fasciné par la puissance de ses ailes, vole jusqu’à toucher le soleil puis se crash, les ailes totalement brûlées.

- Pourquoi questionner les limites éthiques des développements technoscientifiques dans un Musée romain?

- Parce que les gens sont fascinés par les sciences et qu’elles questionnent énormément. Beaucoup de progrès récents se heurtent à des préoccupations éthiques et le mot «hubris» revient régulièrement. Ce terme est apparu au VIIIe avant JC, dans les écrits d’Homère, et signifie le péché de démesure, d’orgueil. Lorsqu’un Homme souhaite dépasser sa condition de mortel et bafoue les lois de la nature. Quelle différence avec certaines avancées actuelles? Ce que les scientifiques appellent le transhumanisme, qui consiste en un changement des limites corporelles, est un parfait exemple. Depuis longtemps, l’être humain est en mesure d’augmenter ses capacités, par exemple en portant des lunettes lors d’une diminution de la vue. Mais il y a une limite que nous sommes en train de franchir, en passant de la réparation à l’ambition de l’immortalité.

- Quelles avancées scientifiques avez-vous choisi de mettre en relief dans l’exposition?

- La manipulation génétique est particulièrement mise en lumière. En intervenant directement sur les gènes, les scientifiques sont capables de créer des monstres. En Argentine, du lait maternel humain est produit par des vaches manipulées génétiquement. Mais l’exposition fait aussi référence aux technologies liées à la robotique. La question est de savoir où se situe le légitime. C’est un débat passionnant. Pour moi, la bêtise humaine réside dans le gouffre béant entre l’évolution ultra-rapide des possibilités technologiques et celle plus lente des consciences éthiques.

- Considérez-vous toutes les progrès scientifiques comme négatifs?

Non, bien entendu. Certaines avancées technologiques permettent de rendre la vue aux non-voyants. Quant à la technologie, plus précisément à Internet, je suis plutôt optimiste. Il permet d’actionner des mouvements collectifs au niveau planétaire et peut faire bouger les choses.

- Cette exposition est-elle moralisatrice?

- Nous n’avons pas la prétention de fournir une vérité. On ne dit pas qu’il faut tout arrêter et choisir la décroissance. On pose des questions. Et puis, on a aussi l’envie de rire un peu. Je suis émerveillé par ce qui se fait scientifiquement, mais la recherche me semble de plus en plus souvent en conflit avec la technologie, l’économie et un certain obscurantisme. Alors bien entendu, quand un visiteur paie avec sa carte hubris, il n’en retire que le chaos. Mais il y a une sortie de secours, sous la forme de l’utopie. Ce que je souhaite, c’est susciter une réflexion chez les visiteurs et aiguiser leur sens critique. Et, s’ils peuvent sortir avec l’envie de découvrir les mythes tout en se posant la question de ce qu’est le bonheur, alors nous aurons atteint nos objectifs!

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