«Les plus belles histoires sont les vraies. Le réel est la première source de l’imaginaire, la science c’est s’exalter, se passionner, s’émouvoir…» Hervé Poirier a passé vingt ans (dont dix comme rédacteur en chef) à Science et Vie, le mensuel né en 1913, qui s’est longtemps transmis dans les familles et qui, encore aujourd’hui, reste un lieu de partage inégalé d’informations scientifiques décortiquées pour le grand public. L’ancien agrégé de maths a même été embauché par le petit-fils du fondateur du titre. Quand Science et Vie a changé de propriétaire, il avoue avoir cru à une formule idéale qui allierait l’agilité numérique de ses nouveaux patrons à la compétence de ses équipes. Et on imagine son crève-cœur lorsqu’il a dû se résigner en septembre 2020 à claquer la porte: «Le contrôle du site web, notre vitrine, était ôté à la rédaction: c’était un casus belli, ça s’est fait très vite.»

L’année précédente, une dizaine de journalistes déjà avaient invoqué la «clause de cession» lorsque Reworld avait racheté les magazines de Mondadori France (Auto Plus, Biba, Grazia, Closer, Télé Star): effrayés par sa réputation d’usine à contenus externalisés avec une frontière entre information et marketing très poreuse, plus de 200 journalistes dans l’ensemble des titres repris avaient alors choisi de partir, avec les indemnités prévues par la loi. En mars encore, neuf membres de la rédaction sont partis, poussés au départ par des conditions de travail très détériorées: contrairement aux promesses, les journalistes partants n’ont pas été remplacés; la confiance est érodée avec la nouvelle direction et, surtout, des spécialistes de l’optimisation numérique s’appuyant sur des «chargés de contenus» ont pris le pouvoir, au détriment des passeurs de science à l’ancienne. Le magazine scientifique doit devenir une marque «dynamique, innovante et créative».

Le référencement, seul maître à bord

Aujourd’hui, la rédaction ne compte plus qu’un seul journaliste écrivant. Le nouveau rédacteur en chef vient de la presse généraliste, et la directrice de la rédaction de la presse féminine – leur nomination s’est immédiatement suivie d’une motion de défiance, en décembre. «On pensait qu’ils comprendraient la spécificité de Science et Vie, regrette un ancien membre de la rédaction, mais on ne parle pas la même langue, on n’a pas le même souci de qualité de l’information.» Parmi les griefs, le recrutement de chargés de contenus dans une content factory sans lien avec la rédaction et qui publient des articles en fonction seulement des règles du référencement web.

Points d’exclamation pour booster des titres trop sobres, sujets fast science pour attirer les clics, la page d’accueil du site en disait long, ce dimanche: «Voici le premier rond-point sous-marin!» ou «Pourquoi le paresseux se met en danger juste pour… déféquer?» A côté, d’autres articles plus classiques perdurent, provenant du magazine papier qui continue (au moins pour l’instant) d’être écrit par des journalistes pigistes expérimentés, désormais bien seuls. Sur le web, tout cohabite. «Un de mes titres a été modifié avec des termes trompeurs et n’est plus tout à fait vrai» déplore un·e pigiste*. Que dire de ces anciens sujets tirés des archives, parfois retitrés avec des erreurs et sans être remis à jour, de ces communiqués de presse copiés-collés sans vérification, se plaint une ancienne plume du journal… «Leur objectif est de rapprocher Science et Vie de salons, de congrès, ce qu’ils appellent «décliner la marque». (Reworld ne s’exprime pas sur Science et Vie, nous a-t-il fait savoir).

Un modèle économique cassé

On ne pourra plus jamais dire que «la rentabilité d’un journal est sa meilleure protection», vieux mantra dans les médias. Parce que Science et Vie était très profitable. Très généraliste, avec une volonté assumée de vulgariser la science au meilleur sens du terme, c’est même le magazine le plus lu de France avec 185 000 exemplaires touchant 3,6 millions de personnes par mois. Pour Hervé Poirier, Reworld «commet une erreur stratégique et déprécie le titre» en privilégiant une vision de clics à court terme au détriment de la confiance patiemment bâtie au cours du temps avec son audience. C’est cette confiance qui était le vrai capital du magazine, dont 95% des revenus proviennent des abonnements, un record. «Il y avait un cercle vertueux entre indépendance, qualité et rentabilité. Le lecteur est prêt à payer pour une bonne information.» L’attachement au titre se retrouve d’ailleurs dans le nombre de tribunes et de pétitions qui ont été lancées depuis un an et demi pour alerter l’opinion et les pouvoirs publics sur le sort de Science et Vie.

Parmi elles, de nombreuses signatures suisses. Un Nobel genevois, des professeurs d’université, des hospitaliers… Science et Vie est lu en Belgique, en Suisse et au Québec, et il existe même des versions adaptées en chinois ou en arabe.

Journalistes trop chers

Les turpitudes actuelles du titre reposent la question des aides publiques à la presse: Science et Vie a touché exactement 211 200 euros en 2017 selon les chiffres du Ministère de la culture. Mais peut-on, faut-il aider un journal qui n’a plus de rédaction? Un rapport sur ces soutiens est attendu ces tout prochains jours, signé de la conseillère d’Etat qui avait déjà planché sur les droits voisins de la presse – Laurence Franceschini n’a pas voulu répondre à nos questions**. «Les patrons de presse en embuscade observent avec intérêt ce qui se passe à Reworld, avertit Myriam Guillemaud, du Syndicat national des journalistes. Pour eux, les journalistes coûtent trop cher et leur statut, leurs droits sociaux sont trop protecteurs. Beaucoup demandent à leurs pigistes le statut d’autoentrepreneur, plus souple et moins cher. Mais des chargés de contenus sont moins indépendants et n’ont pas la même responsabilité morale.» «C’est pour assurer l’indépendance des journalistes que leur statut est protecteur, rappelle Bénédicte Wautelet, présidente de la Commission de la Carte d'identité des journalistes professionnels. Il faut protéger la profession de dérives», comme le brand content.

Du côté des pigistes, on observe la situation avec un certain fatalisme. «On vit au jour le jour, dit l’un·e*, pour l’instant ils ont besoin de nous.» «On fait tout pour ne pas glisser, dit un·e autre, on maintient la rigueur, l’impartialité, c’est notre travail, spécialement en cette époque de fausses nouvelles et de mauvaise science.»

La théorie de «la mémoire de l’eau» soutenue par Jacques Benveniste avait montré en creux l’importance de Science et Vie dans les années 1990: le magazine fut l’un des premiers à la remettre en cause et à parler de fraude. En période de pandémie et de complotisme encore plus, l’affaiblissement de la presse scientifique en général est une mauvaise nouvelle pour le débat démocratique. «Qui s’occupe encore du grand public, surtout du grand public qui a envie de faire l’effort de comprendre?, s'interroge le physicien genevois Nicolas Gisin (abonné à un autre titre mais signataire d'une pétition pour Science et Vie). Et qui va s’occuper de notre jeunesse? Tout changement vient avec des inquiétudes. Parfois elles ne sont que la conséquence de notre inertie. Mais ici je crains que l’ensemble de la communauté francophone ne soit sérieusement perdante».


Quid de «Science et Vie Junior»?

La rédaction de Science et Vie Junior, grande porte d’entrée vers la science pour les plus jeunes, continue de travailler dans ses conditions habituelles et n’est pas concernée par les mouvements à Science et Vie.

* Nom anonymisé connu de la rédaction

**Le rapport a été rendu le soir de la publication de cet article, le 20 avril.