La morue de la mer du Nord est pêchée plus rapidement qu'elle n'est capable de se reproduire. Sa population a chuté brusquement comme celle du Canada.

Elle est laide, paresseuse et gloutonne, mais si elle venait à disparaître, victime d'une pêche trop intensive, la morue ne ferait que des malheureux. Imaginez un peu. Les fish ‘n chips ne seraient plus jamais comme avant – sans parler des bâtonnets de poisson, apparus dans les années 30 – et les amateurs des acras des Antilles, de la brandade de morue, du cabillaud au four, du bacalhau à la mode portugaise seraient inconsolables. Fraîche ou salée, la morue fait le plaisir de la table depuis des siècles. Très liés à l'histoire des hommes, l'abondance et le déclin de ce poisson ont entraîné le développement et la disparition de communautés de pêcheurs entières tout autour de l'Atlantique Nord. Et l'huile de son foie, riche en vitamine D, a arraché d'innombrables grimaces chez les enfants de plusieurs générations, que l'on menaçait de rachitisme s'ils n'avalaient pas leur cuillerée chaque matin. Difficile d'oublier un tel animal.

Certes, nous n'y sommes pas encore. Mais si le cabillaud, le Gadus morhua, n'est pas mort, il est exsangue. Les stocks de ce poisson de fond se sont effondrés en mer du Nord et à l'ouest de l'Ecosse, pour cause de surpêche. Depuis plusieurs années, 90% des individus remontés dans les filets sont immatures. Les populations ne parviennent pas à se reproduire aussi vite que les chalutiers ne les sortent de l'eau. La situation devenant dramatique, la Commission européenne a finalement pris cette année des mesures urgentes. Trois grandes zones en mer du Nord ont ainsi été interdites de pêche au cabillaud depuis le 7 février dernier. Deux autres, au nord et à l'ouest de l'Ecosse, ont subi le même sort le 6 mars. L'interdiction, accompagnée de plusieurs autres dispositifs de contrôle, devrait durer jusqu'au 30 avril, c'est-à-dire la fin de la période de reproduction. Après cette date, la Commission promet l'établissement d'un plan de reconstitution des stocks sur le long terme qui pourrait se traduire par des interdictions de pêche plus longues.

Cette situation ne serait pas si grave si elle n'était pas la répétition de ce qui s'est passé au large de Terre-Neuve il y a plus de dix ans. Depuis 1992, en effet, un moratoire interdit la capture de ce poisson dans l'Atlantique du Nord-Ouest. Les populations avaient chuté brusquement durant les années 80 et il était apparu clairement que les morues survivantes allaient également disparaître si la pression de la pêche se maintenait. Le problème est que, depuis bientôt 11 ans et malgré les mesures de protection, les stocks de morue n'ont toujours pas réussi à se reconstituer. Ceux-ci sont si dégarnis que l'Union mondiale de la nature a qualifié l'espèce de «vulnérable» depuis 1996.

L'épuisement de la morue n'est que le premier signe vraiment sérieux des limites que la pêche en général a atteintes. Sans compter l'aquaculture, la capture de poissons en mer ou dans les rivières se situe aujourd'hui autour de 90 ou 91 millions de tonnes par an. Contre environ 20 millions de tonnes dans les années 50. Les volumes de pêche se sont stabilisés ces dernières années, sans vraiment baisser. Le signe que l'exploitation des ressources de la mer est arrivée à un point de saturation qu'il serait dangereux de dépasser.