Les sciences étaient en grève le 10 juin. Peu suivi en Suisse, le mouvement a surtout été observé aux Etats-Unis. Et pas par n’importe qui: de grandes universités dont Yale, Harvard, UCLA ou encore le MIT, des revues scientifiques (Nature, Science ou le site ArXiv), de nombreux laboratoires et d’autres institutions ont cessé le travail durant une journée pour protester contre le racisme dans le milieu académique. A l’origine de cette action, l’onde de choc «Black Lives Matter» en hommage à George Floyd, cet homme noir mort étouffé sous le genou d’un policier le 25 mai à Minneapolis lors de son interpellation.

Lire aussi: Les obsèques de George Floyd transformées en tribune antiraciste

Sur Twitter, le phénomène est né de la convergence de divers groupes de discussion réunis derrière des mots clés tels que #ShutDownSTEM, #ShutDownAcademia, #StrikeForBlackLives ou encore #BlackintheIvory. Ce dernier terme, qui fait référence au fait d’être noir dans la fameuse tour d’ivoire des scientifiques, regroupe plus spécifiquement des témoignages effarants de scientifiques afro-américains à propos du racisme ordinaire qu’ils subissent tout au long de leur carrière, des humiliations quotidiennes au plafond de verre les privant de postes à responsabilité. «Je rentre dans le café du campus, on me demande si je viens pour réparer la climatisation», raconte le géologue Christopher Jackson, de l’Imperial College à Londres.

«Je suis la première femme noire titulaire d’une chaire à l’Université Johns Hopkins en 127 ans», tweete pour sa part la professeure en pharmacologie Namandjé Bumpus.

Minorité invisible

Le concept de race n’a beau avoir aucun sens, l’univers de la recherche académique n’échappe pas au racisme. Les discriminations au niveau individuel ont sans doute reculé, le racisme institutionnel demeure, empêchant nombre de Noirs d’accéder à des carrières universitaires ou de s’y épanouir.

Aux Etats-Unis, où sont permises les statistiques ethniques, on constate que les Noirs sont pratiquement absents des universités. En 2018, près de 25 000 étudiants hommes et femmes d’ethnicité blanche ont obtenu un doctorat toutes disciplines confondues dans un établissement américain, contre seulement 2500 pour la communauté noire, selon la Fondation nationale américaine pour la science. Le secteur des STEM (acronyme anglais pour «science, technologie, ingénierie et mathématiques») compte environ 9% d’employés noirs, d’après un rapport du Pew Research Center. Ceux qui arrivent à décrocher un poste de professeur sont logiquement encore plus rares: à peine 2%. Quant au sommet des sciences, il demeure inaccessible à certains: 120 ans après sa création, le Prix Nobel n’a jamais été remis à un scientifique noir.

Notre vidéo: Le football, toujours miné par le racisme

En Suisse, cette journée de protestation a été observée dans quelques rares endroits. Les situations américaine et suisse sont bien entendu fort différentes. «Il est difficile d’avoir une idée précise car nous ne disposons pas de données statistiques. C’est un work in progress», dit Carine Carvalho, cheffe du Bureau de l’égalité de l’Université de Lausanne.

La Suisse, comme de nombreux pays européens, interdit en effet d’établir des recensements de la catégorie ethnique. La responsable dit recueillir peu de plaintes à ce sujet, «ce qui ne veut pas dire que le problème n’existe pas». L’université a prévu au prochain semestre une grande enquête sur le bien-être des étudiants et de ses personnels, qui doit notamment permettre une remontée d’informations sur le thème des discriminations raciales.

A Genève, un travail est également entrepris pour sensibiliser à ces problématiques les membres des commissions de recrutement. «Ces derniers temps, l’accent a été mis sur les inégalités de genre, mais ce type de démarche permet d’éviter d’autres formes de discrimination», assure la directrice du service égalité Brigitte Mantilleri.

Occidentalisation de la pensée

Sur le campus lausannois, l’Association des étudiant.e.s afro-descendant.e.s (AEA), qui œuvre à la promotion des cultures afro-descendantes, dit «ne pas nécessairement constater un racisme direct et frontal». Jean-David Pantet, coresponsable du département conférences et débats évoque «plutôt des formes plus subtiles, par exemple dans l’enseignement des cours qui sont européano-centrés: les acteurs et courants de pensée non occidentaux sont souvent relégués au rang d’annexe» [il étudie les sciences politiques].

Il reste encore du chemin pour normaliser les relations et les regards. «Lors de nos assemblées générales, lorsque les gens voient 35 Noirs entrer dans une salle, on sent bien que ça surprend», ajoute le responsable, tout en soulignant que son association se sent de mieux en mieux intégrée dans le tissu universitaire.

Des ateliers, des conférences, séminaires et autres: ces formules traditionnelles qui visent la sensibilisation du public sont aussi accusées d’être surtout des excuses pour faire le strict minimum, a tancé l’une des figures organisatrices du mouvement, l’astrophysicien noir Brian Nord, du Fermilab à Chicago dans un article de Science.

Mea culpa

Une autre revue de renom, Nature, a fait son mea culpa et promis d’aller plus loin: «Les chercheurs noirs ont depuis longtemps été écartés des institutions et des publications reconnues telles que la nôtre. Nous admettons que Nature fait partie de ces institutions blanches responsables des biais dans la recherche académique. La pratique de la science s’est rendue – et demeure – complice du racisme systémique et doit en faire davantage pour effacer ces injustices», écrit-elle.

Quels que soient les mesures prises et leur impact, la lutte contre le racisme ne peut s’envisager qu’au niveau sociétal. Les problèmes professionnels dans le monde académique évoqués lors de cette grève sont en effet directement liés aux autres difficultés, telles que les discriminations à l’embauche et au logement.