«Enseigner les sciences: pour qui, pourquoi, comment?» Le thème du forum qui aura lieu à l'Université de Lausanne le 20 septembre prochain ne manque pas d'ambitions. Présenté dans le cadre du cycle de conférences et de portes ouvertes «Sciences été», cette vaste discussion ne rebute pourtant pas les enseignants concernés, puisqu'au milieu de la torpeur aoûtienne, les organisateurs enregistraient déjà une cinquantaine d'inscriptions, un score honorable. À l'origine de ce forum, la Fondation Verdan-Musée de la main et un groupe de scientifiques, Imedia, créé il y a cinq ans par des physiciens et biologistes de l'Université de Lausanne. Alors que commençait déjà à planer la menace de l'initiative contre la recherche en génie génétique, votée finalement en 1998, ces chercheurs décidaient de renforcer tant que possible les liens entre les blouses blanches et la société civile. Des spécialistes de la Faculté de médecine s'y sont récemment ralliés. Ancien doyen des Sciences lausannoises, le physicien Claude Joseph préside aujourd'hui Imedia et présente ici le cadre dans lequel, selon lui, s'inscrit la sensibilisation aux sciences, à l'école comme dans le domaine public.

Le Temps: Partagez-vous le diagnostic selon lequel notre société doit faire face à un illettrisme scientifique grandissant (1)?

Joseph Claude: Je le partage partiellement. A mon sens, il ne s'agit pas vraiment d'un manque de connaissances scientifiques, mais plutôt d'un oubli de l'aspect culturel que revêt la démarche scientifique. Il n'y a pas de raison de souhaiter que le citoyen ait une connaissance scientifique plus vaste, mais il est important de réaliser ce que représente cette démarche, ce qu'apportent les sciences et les techniques – en bien-être comme en problèmes. Lors de réunions rassemblant des personnes d'horizons divers, je suis toujours frappé par l'attitude des gens qui ne sont pas scientifiques, mais qui n'en sont pas moins cultivés – juristes, littéraires, etc. Ceux-ci nous disent: «La science est ennuyeuse et ne relève pas de la culture.» En somme, ils considèrent les scientifiques comme des fournisseurs de connaissances, mais eux seuls apportent la culture… Or, si l'on considère l'histoire des sciences, on voit bien qu'au moins jusqu'au positivisme, la science est étroitement liée à la philosophie, elle en est même à la base.

Cette méconnaissance tient peut-être à la manière dont on enseigne les sciences à l'école…

C'est pourquoi nous organisons ce forum! Une des questions souvent débattues est de savoir ce qu'il faut enseigner. Deux écoles s'affrontent: il y a ceux qui considèrent qu'ils doivent donner les bases des disciplines afin que les élèves puissent aller à l'université, et ceux qui mettent l'accent sur une certaine ouverture d'esprit qui permettrait de mieux comprendre ce qu'est la démarche scientifique. En outre, ce domaine est marqué par une terrible sectorisation des domaines et des personnes. Chacun enseigne sa discipline de son côté, alors même que les recherches se sont toujours développées en parallèle. Certains en arrivent à penser qu'en réalité, l'enseignement des sciences, dans le secondaire supérieur, constitue exclusivement un moyen de sélectionner des élèves.

Mais l'intervieweur ici présent a le souvenir de cours de sciences foncièrement barbants et incompréhensibles, et il ne pense pas être le seul…

Personnellement, j'en garde un souvenir enthousiaste, mais il est vrai que la représentation de la physique que je m'étais faite au collège et au gymnase [école obligatoire et lycée] était complètement fausse… Il y a certes un hiatus. L'un des problèmes majeurs en matière de culture scientifique tient au fait qu'à l'université, on enseigne une science «faite», c'est-à-dire que l'on présente l'état des connaissances. On ne parle pas de la manière dont ces connaissances ont été acquises, on néglige l'histoire et la philosophie des sciences.

… et cette vision des choses se retrouve dans les écoles…

Oui, car les enseignants sont des diplômés universitaires qui reportent cette image d'une science «faite». Bien sûr, il faut que les enfants acquièrent des bases, et il faut aussi tenir compte des capacités individuelles. Mais la question centrale demeure tout de même de savoir si l'on enseigne les sciences pour des futurs scientifiques ou pour des citoyens. Il existe plusieurs niveaux, le niveau citoyen et le degré – distinct – du futur scientifique.

De toutes parts, des études nous montrent que les écoliers sortant de l'école obligatoire manifestent des difficultés dans les savoirs de base, la lecture et la compréhension d'un texte, l'écriture, l'argumentation… Faut-il alors s'obstiner à enseigner les sciences «dures» alors que manquent ces compétences essentielles à la vie en société?

Remarquez que l'enseignement de sciences comme la physique commence tout de même tard. Auparavant, il s'agit de connaissance et de découverte de la nature. De manière générale, je pense que baser un enseignement des sciences sur la mémorisation plutôt que sur une réflexion constitue une erreur. Par exemple, en physique, exiger des élèves qu'ils apprennent des formules n'a aucun intérêt. Il faut parler des phénomènes. J'ai toujours dit à mes étudiants: n'apprenez pas les formules, faites-vous un formulaire et comprenez leur sens, mais ensuite, consultez les références. Cela dit, j'observe qu'aux Etats-Unis, la physique et d'autres sciences sont enseignées dans les cursus de Lettres, avec des cours adaptés pour ce public. La culture «classique» est accessible aux scientifiques, mais malheureusement, la culture des scientifiques demeure rarement accessible aux littéraires.

Dans les années 50, Jean Piaget écrivait à propos de l'enseignement des sciences: «Comprendre, c'est inventer, ou reconstruire par réinventions». Qu'en pensez-vous?

Je suis d'accord. C'est la compréhension qui importe. Il existe en France un musée inspiré par Georges Charpak dans lequel les enfants, encadrés par des moniteurs, doivent comprendre par eux-mêmes l'explication du phénomène qui leur est présenté. Les moniteurs ne leur donnent jamais la réponse, ils ne sont là que pour les aider. Je suis conscient, toutefois, que ceci n'est pas facile à faire avec une classe de vingt élèves.

Autre idée de Piaget, décidément précurseur: «Du point de vue pédagogique, il va de soi que l'éducation devra s'orienter vers un abaissement général des barrières ou vers l'ouverture de multiples portes latérales pour permettre aux élèves le libre passage d'une section à une autre avec des choix possibles et de multiples combinaisons. Mais encore faudra-t-il que l'esprit des maîtres eux-mêmes soit de moins en moins cloisonné, cette décentration étant parfois plus difficile à obtenir chez eux que dans le cerveau des étudiants»…

Je ne veux pas me lancer dans une polémique avec les professeurs de sciences du secondaire qui ont assez de chats à fouetter! On a chacun ses compétences, n'oubliez pas que la somme de connaissances est considérable. Le dialogue n'est pas toujours facile entre un physicien théoricien et un biochimiste. Dans la recherche, ces passerelles se font naturellement. Et au premier cycle, on essaie quand même de donner une formation relativement ouverte, même s'il est vrai que l'on enseigne là l'état des connaissances. Remarquez aussi que les avancées ne sont pas toujours faciles: par exemple, dans le cadre de la nouvelle maturité, deux amis enseignants de sciences au gymnase [ou lycée, donc] ont essayé de donner à leur cours une tournure d'histoire des sciences et des idées. Ce fut très difficile. Les élèves ne s'attendaient pas du tout à cela et disaient: «Vous nous donnez là un cours d'histoire.» Au début, ils furent déconcertés, et comme toujours dans l'enseignement, lorsque vous n'entraînez pas les élèves au commencement, il est dur de les récupérer par la suite.

Avec l'alourdissement de la masse de connaissances et le poids des décennies d'enseignement de la «science toute faite», est-il encore possible de diffuser une vision «citoyenne» des sciences?

On peut glisser un peu d'histoire dans des cours de base, mais ce n'est pas évident. Personnellement, je crois à la valeur d'opérations publiques comme «Sciences été», où le public peut recevoir un message avec un accompagnement adéquat. Autre idée, que le groupe Imedia a récemment proposée à la Fondation Science et Cité [organisme national créé à l'initiative du secrétaire d'Etat Charles Kleiber, qui prépare une fête nationale de la science pour le mois de mai 2001, ndlr]: un réseau de musées romands dédiés à la science, tel que le Musée d'histoire des sciences de Genève ou la Fondation Verdan à Lausanne. Une quinzaine d'institutions sont prêtes à le fonder et cette structure sera officiellement constituée en octobre prochain. Il ne s'agit pas seulement de mettre en réseau, mais d'orienter les contenus, de développer une nouvelle manière de présenter la science. Autour d'un fait scientifique, il s'agit de montrer les différentes représentations que l'on en a eues par le passé, l'évolution de ces représentations, ainsi que d'exprimer les implications sociales, économiques, juridiques, etc. Mesurer, donc, les apports et les risques des sciences et des techniques.

(1) Lire notamment l'historien des sciences Jean-Claude Pont dans le Temps Sciences & Multimédia du 21 mai 2000.

Forum «Enseigner les sciences: pour qui, pourquoi, comment?», Université de Lausanne, 20 septembre, BFSH2, salle 1129. Renseignements au 021/692 35 14.