Le forage a été réalisé en décembre 2000 sur le sommet de la Cumbre Veintimilla (6268 m), l'un des deux sommets du Chimborazo.

Pluies diluviennes, éboulements, glissements de terrain... Le dernier épisode El Niño, en 1997-1998, a laissé de lourdes traces dans les mémoires. Ce courant anormalement chaud venu lécher les côtes pacifiques de l'Amérique du Sud a provoqué des milliers de morts et des dégâts matériels estimés à 33 milliards de dollars. Aujourd'hui relayé par La Niña, qui imprime un climat plus frais et moins dommageable pour l'environnement, El Niño est un phénomène qui intrigue les climatologues. Ses apparitions apparemment plus fréquentes sont-elles liées au réchauffement global? Si oui, El Niño le provoque-t-il ou en est-il une des conséquences? Pour répondre à ces questions, une équipe internationale de chercheurs a décidé de lire les archives climatiques contenues dans les glaces coiffant le Chimborazo, un volcan équatorien culminant à 6268 mètres et dont la dernière éruption remonte à plus de 11 000 ans. Le chef de cette équipe, Bernard Francou, de l'Institut français de recherche pour le développement, qui a gagné un Prix Rolex 2000 à l'esprit d'entreprise. De passage à Genève il y a dix jours, il a présenté les premiers résultats de cette expédition scientifique, qui a eu lieu fin 2000.

Après plusieurs tentatives infructueuses, les spécialistes sont parvenus à perforer l'intégralité de l'épaisseur du glacier recouvrant le sommet du Chimborazo. Résultat: une carotte de 53 mètres de longueur, découpée en multiples tronçons, d'un poids total de 400 kg. Ces échantillons ont été transportés jusqu'à Berne, où ils seront analysés. Une entreprise nécessitant une logistique complexe puisqu'il a fallu respecter strictement la chaîne du froid pour ne pas perdre la moindre information contenue dans ces glaces.

Les 53 mètres de la carotte de glace vont être l'objet de multiples mesures. Il s'agira tout d'abord d'en dater les différentes couches. «300 ans, 900 ans, 2000 ans? Nous n'avons pour l'instant aucune idée sur l'âge de la glace la plus ancienne prélevée au contact de la roche, note le glaciologue. Il s'agit de retrouver des repères temporels le long de la carotte.» Les événements connus à l'échelle planétaire doivent y être enregistrés. Les laboratoires d'analyse devraient ainsi retrouver les cendres provenant de diverses grosses éruptions volcaniques, par exemple celle du Pinatubo en 1991, ainsi que le pic du tritium, en 1963, année qui connut le plus grand nombre d'essais de bombes atomiques dans l'atmosphère. Les chercheurs espèrent aussi retrouver des restes organiques, pollens ou insectes, qu'ils pourront dater à l'aide du carbone 14.

La carotte étalonnée dans le temps, les chercheurs espèrent pouvoir repérer les différents épisodes El Niño-La Niña qui ont influencé le climat équatorien ces derniers siècles, voire millénaires. «Ces dernières décennies, El Niño est revenu tous les 2 à 7 ans, note Bernard Francou. Ce rythme a-t-il connu des variations importantes par le passé? Une meilleure compréhension de l'oscillation des courants dans l'océan Pacifique permettra d'établir de meilleures prévisions pour l'avenir.» Pour trouver la signature des épisodes El Niño-La Niña, les chercheurs vont analyser les isotopes des atomes contenus dans la glace, oxygène et hydrogène. «On a remarqué que les concentrations des isotopes lourds (O18 et deutérium) variaient selon la provenance géographique des nuages, poursuit le glaciologue. Or, en situation d'El Niño, les nuages viennent plutôt de l'ouest, de l'océan Pacifique tout proche. En période La Niña, ce sont au contraire les courants d'est en provenance d'Amazonie qui dominent.» Il faudra une bonne année pour réaliser toutes ces analyses, qui se font notamment en Suisse – l'Université de Berne, le Paul Scherrer Institut sont, avec l'Université de Grenoble, très impliqués dans ce projet.

Glaciers en voie de disparition

Il est urgent d'étudier les archives climatiques enregistrées dans les glaciers andins. Les épisodes rapprochés d'El Niño et le réchauffement climatique global menacent en effet directement l'existence de ces nappes de glaces tropicales, souvent de petite taille et peu épaisses. Contrairement aux glaciers alpins qui ne fondent que durant l'été, les «nevados» tropicaux sont sensibles toute l'année aux effets d'un réchauffement, même léger, de la température atmosphérique. Bernard Francou, qui a mis sur pied le réseau de mesure des glaciers andins dans le cadre du World Glacier Monitoring Service, n'exclut pas la possibilité qu'ils disparaissent tous dans les prochaines décennies.

Deux exemples: le glacier du Chacaltaya, au nord de la Bolivie, a perdu 40% de sa surface entre 1992 et 1998. Celle-ci ne représente plus, aujourd'hui, que 10% de celle observée en 1940. Si l'évolution se poursuit à ce rythme, le Chacaltaya aura disparu d'ici 10 à 15 ans. En Equateur, le glacier de l'Antizana (situé non loin de Quito), diminue aussi, quoique plus lentement: depuis 1956, il a perdu un quart de sa surface. Ce glacier réagit en revanche particulièrement bien à l'épisode La Niña qui, depuis deux ans et demi, rafraîchit le climat de la cordillère équatorienne: en 1999 et 2000, il a avancé de 40 mètres sur les flancs de la montagne.