Avalanches de février 1999, ouragan Lothar, incendies dans l'Ouest américain, morose mois de juillet en Suisse: les tables du Café du commerce ont rarement eu autant de sujets de conversation sur le mode «Il n'y a plus de saisons» et «Le ciel nous tombe vraiment sur la tête». Pourtant, le ciel reste toujours à peu près à sa place et se sont plutôt les hommes, dessous, qui ont matière à se poser quelques questions sur leur perception du climat comme sur les conséquences de leurs activités. Aux tempérés, la Fondation Verdan, à Lausanne, propose début septembre un café scientifique sur le thème du climat, animé entre autres par la climatologue Martine Rebetez, qui officie à l'antenne romande de l'Institut fédéral de recherche sur la forêt, la neige et le paysage ainsi qu'à l'Université de Genève. Cette chercheuse a notamment compulsé des centaines de relevés de stations d'observation. Prise de température.

Le Temps: On s'étonne d'apprendre que la Suisse a pris des relevés météorologiques précis dès 1901 déjà…

Martine Rebetez: Il en existe déjà pour les quarante années précédentes, mais il s'agit de moyennes mensuelles. Dès 1901, plusieurs stations font des mesures trois fois par jour, matin, midi et soir, d'une qualité remarquable. Je viens d'une famille d'horlogers et j'ai beaucoup de respect pour toutes ces personnes qui se sont levées chaque matin pour relever les températures à l'heure. J'y sens toute la précision suisse… Pour une si petite surface de territoire, avoir autant de données est exceptionnel.

– Vous en concluez notamment que le réchauffement

en Suisse durant le siècle, de 1,5 degré, est largement supérieur à la moyenne globale reconnue, soit de 0,7 degré…

– Le réchauffement global est une moyenne, certaines régions se réchauffent encore bien davantage que la Suisse. Ce résultat n'est donc pas si étonnant. Une première chose à noter est que les océans amortissent beaucoup le phénomène: les zones du littoral devraient donc manifester moins d'extrêmes que les régions continentales. En outre, les zones proches des pôles se réchauffent davantage que les autres. Pour la Suisse en particulier, l'explication la plus vraisemblable est qu'elle se situe à une latitude où les perturbations viennent régulièrement de l'ouest, avec une influence plutôt du nord en hiver et du sud en été. Elle peut se trouver dans une masse d'air très chaude alors qu'elle en serait épargnée avec un décalage de quelques centaines de kilomètres seulement.

– Comment se manifeste ce réchauffement?

– Concrètement, on perd les moments les plus froids. Sur l'année, on perd les jours les plus froids de l'hiver, et sur un cycle

de 24 heures, on voit s'atténuer

les heures froides, durant la

nuit. juillet-août se réchauffent aussi, mais le printemps, mai-juin notamment, n'est presque pas touché.

– Les Suisses auraient pu croire le contraire cette année…

– Oui, mais notre climat est toujours atypique. Le temps de cette année est complètement différent de celui de l'année prochaine, c'est une constante pour une telle région tempérée.

– On a donc pu dire «Il n'y a plus de saisons» en 1925 au même titre qu'on le dit aujourd'hui?

– Absolument! Et ceci demeure valable même dans un changement climatique plus important.

– Vous affirmez que la Suisse a connu trois périodes marquées par des pointes de température, dans les années 20, les années 40, puis entre 1980 et 1990. On se pose des questions sur les causes du phénomène, car durant les années 20, on n'émettait pas encore les gaz que l'on produit aujourd'hui…

– Il faut voir cela sur un long terme. Le réchauffement se manifeste plus ou moins durant certaines périodes, mais les émissions de dioxydes de carbone sont en fait en augmentation constante. Ce n'est pas parce que telle année voit une hausse des émissions de CO2 que cela provoquera un réchauffement immédiat, car tout est atténué par le système naturel. Le problème se situe justement là: nous craignons que la nature amortisse ce réchauffement – les océans ou la végétation qui l'absorbent, par exemple –,

au point de masquer ce qui nous attend dans les années à venir.

– C'est-à-dire?

– C'est-à-dire que l'on ait, pour une raison ou une autre, un arrêt de cet amortissement et que l'on subisse alors un réchauffement beaucoup plus fort. Par rapport aux quantités de CO2 existant déjà dans l'atmosphère, le climat devrait être bien plus chaud. Nous attendons donc pour le siècle qui vient un réchauffement beaucoup plus important. Je crains que le public ne perçoive pas clairement vers quoi l'on s'achemine: après un mois de juillet comme celui que nous venons de vivre, les gens se disent que «ces climatologues racontent n'importe quoi». Ainsi, les gens oublient le fait que tout ceci s'étend sur un long terme. Certains glaciers réagissent sur une année, d'autres sur vingt ans. Le climat est comme un très gros glacier: vingt ou trente ans après les émissions de CO2, on voit seulement les impacts. Depuis des décennies, l'homme prend du CO2 qui était en sous-sol pour le reje-

ter dans l'atmosphère. Pour le réintroduire dans le sous-sol, une durée d'un siècle forme un ordre de grandeur vraisemblable.

– Vous vous estimez donc en mesure de dire que le réchauffement à venir sera plus grave que celui du XXe siècle?

– Oui, nous pouvons le dire aujourd'hui. Mais nous ne pouvons pas le prouver, car le seul moyen possible consisterait à faire une énorme expérience à l'échelle de la planète. Ce que l'on peut dire, c'est à quel point nous avons le plus de chance d'arriver et, très clairement, toutes les bases nous amènent vers un réchauffement important. Bien sûr, il y a peut-être 1% de chance qu'au contraire, on subisse un refroidissement par rétroaction, par exem-

ple si la fonte d'une importante quantité de glace dans l'Atlantique provoquait de fortes modifications. Ce serait une réaction inverse due au réchauffement. Mais lorsqu'on contracte une assurance, on la prend sur le risque maximal, pas sur le plus marginal.

– La Suisse est-elle concernée par ces situations climatiques extrêmes que l'on note ça et là?

– Oui, pour les fortes précipitations et les grandes sécheresses. Nous l'avons montré pour le Tessin par exemple, où le risque de feux de forêts paraît plus grand

en raison du réchauffement des hivers. Remarquez que si nous n'avions de telles constatations que pour la Suisse seulement, nous n'oserions rien dire. J'ai observé ces phénomènes depuis plusieurs années, mais je n'aurais pas osé en parler ainsi publiquement. L'accumulation de données nous permet d'être plus affirmatifs.

– Le tableau que vous dressez est plus plutôt sombre…

– Non, parce la société ainsi que les sciences et les technologies dont nous disposons n'ont jamais été aussi développées. Nous n'avons jamais été autant capables de faire face à ces événements. Le tableau est sombre pour les pays qui n'ont pas la richesse et le développement des techniques nécessaires. Notre travail est d'avertir: si la société décide ensuite qu'elle a d'autres priorités, c'est son choix, politique.

– Et comment jugez-vous le cas de la Suisse?

– La question environnementale est quand même bien perçue ici. Mais de là à faire un effort individuel, il y a un pas. Dans ce contexte, le résultat des votations du 24 septembre sera intéressant. Si l'on accepte largement une taxe sur les énergies, cela voudra dire qu'il existe une sérieuse prise de conscience du problème posé par ces énergies non renouvelables.

– Au milieu des années 80, on nous annonçait la mort des forêts, qui sont pourtant toujours vivantes, ce qui vous vaut encore quelques gloussements populaires… Souffrez-vous encore du mauvais effet médiatique de cette affaire?

– Disons qu'elle a appris aux scientifiques à s'exprimer différemment, à ne pas foncer tête baissée dans quelque chose qui n'est pas assez démontré et à se montrer très honnête en disant ce que l'on sait et ce que l'on ignore. Mais cela nécessite un public plus instruit et des journalistes qui ne veulent pas faire de grands titres suivis de quelques lignes d'explication.

– Mais, comme scientifique, votre position est difficile: vous devez être assez claire pour tirer la sonnette d'alar-

me tout en nuançant immédiatement votre propos…

– Je me refuse toujours à forcer le trait. Lorsque les journalistes nous appellent parce que l'hiver est doux et nous demandent «Alors, ce réchauffement?», nous précisons toujours qu'il ne s'agit que d'un symptôme, pas d'une preuve. C'est une tendance très américaine: les Américains ont découvert le réchauffement en 1988 parce qu'il y avait de grandes sécheresses et que Yellowstone était en feu. La problématique ressurgira peut-être cette année avec dix Etats touchés par des incendies – il faut que ce soit sur leur territoire, et en été, car un hiver qui se réchauffe, ça ne se voit pas. Avec l'argent que nous mettons dans la formation dans notre pays, le public devrait être capable de comprendre des choses un tout petit peu plus compliquées.

Le climat sous surveillance, Café scientifique public,

6 septembre à 18h30 à la Fondation Verdan-Musée de la main, Lausanne, rue du Bugnion 21,

en face du CHUV.