Hugues Poltier:

«Réduire l'inexpliqué à l'explicable, le complexe au simple. Même si un scientifique ne croit pas que tout soit réductible, il ne peut lancer un plan de recherche qu'en se basant sur ce principe.»

L'annonce, lundi 12 février, du séquençage quasi intégral du génome humain ne manquera pas de relancer espoirs et craintes (Le Temps des 12 et 13 février). D'autant que les années qui ont précédé ont été riches en slogans excessifs en tous genres: le corps est sur le point d'être privatisé, l'humanité atteint son ultime frontière, la délinquance a trouvé sa cause (un gène, bien sûr), etc.: ici à peine caricaturées, ces idées ont montré combien la biologie moléculaire a dépassé le stade de la curiosité publique pour devenir, parfois avec la complicité des chercheurs eux-mêmes, un eldorado scientifique ou un épouvantail social. Hugues Poltier anime le Département interfacultaire d'éthique de l'Université de Lausanne. Son analyse.

Le Temps: L'homme ne compte que 30 000 gènes, seulement deux fois plus qu'une mouche: cette donnée à peine connue, certains ont affirmé qu'elle donne une «leçon de modestie». Approuvez-vous?

Hugues Poltier: S'il y en a une, elle est dans le chiffre relatif, non dans l'absolu: l'homme ne vaut que deux mouches…! Mais il faudrait aborder cette «leçon de modestie» d'une autre manière. Peut-être ces 30 000 gènes ne parviendront-ils pas à rendre compte de l'humanité de l'homme, ce que nous pourrions appeler la liberté, la pensée, le langage – bref, ce qui est, jusqu'à nouvel ordre, propre à l'homme. Ici, c'est le philosophe qui parle: les généticiens s'acharneront à démontrer que mes propos sont faux. Cela fait partie du champ scientifique que d'être réductionniste.

– Le débat est aussi vif entre les chercheurs eux-mêmes…

– Oui, mais le principe demeure: réduire l'inexpliqué à l'explicable, le complexe au simple. Même si un scientifique ne croit pas que tout soit réductible, il ne peut lancer un plan de recherche qu'en se basant sur ce principe.

– Ce qui engendre les dérapages comme les «découvertes» du gène de l'infidélité conjugale ou de la violence?

–… Ou de l'alcoolisme, etc. Ces annonces m'ont rendu perplexe. La criminalité, par exemple, est une institution sociale: sans langage, sans société, sans accord conventionnel, le concept de criminalité n'apparaît pas. Comment passe-t-on d'une notion socialement construite à une trace génétique repérable? En outre, l'air du temps me paraît fortement imprégné d'une épistémologie de type béhavioriste. C'est-à-dire: nous considérons que les comportements sont déterminés par une combinaison de facteurs dus à l'hérédité et à l'environnement de l'individu. Si en même temps, telle cause héréditaire et tel facteur environnemental prévalent, alors se produira (avec un certain pourcentage de probabilité) tel type de comportement. Cette manière de penser liquide la question sociale. Je vois là une dépolitisation de l'action individuelle par laquelle on lui fait perdre son sens. La philosophe Hannah Arendt l'exprimait comme le passage du langage de «l'agir» à celui du comportement. On ne se demande plus pourquoi les gens agissent. Peut-être ne sont-ils pas simplement mus par un mécanisme biochimique interagissant avec l'environnement, mais par une révolte contre l'ordre social…

– Quand généticiens et psychologues – qui peuvent sans doute s'entendre sur ce point – parlent «d'environnement», ils incluent justement les conditions sociales ou culturelles…

– Oui, mais l'élément crucial est qu'ils n'accordent aucun sens à ce comportement, ils le voient comme une action quasiment mécanique. De la même façon, on dit souvent d'un enfant qu'il se comporte de manière adéquate ou inadéquate, sans se demander ce qu'il souhaite signifier. Comme si le comportement était détaché de la personne. Lorsqu'un individu commet un acte, il veut aussi signaler quelque chose. Il manifeste une liberté. Dans l'approche strictement génétique d'aujourd'hui, celle du programme génétique, la notion de liberté n'a aucun sens.

– L'idée d'un comportement «adéquat», grâce aux gènes et à l'environnement, signifie-t-elle un renforcement des normes?

– Des normes sociales, bien sûr. Ce discours revient à dire que lorsque l'on aura identifié les bons gènes, ou plutôt les bonnes interactions génétiques, on sera à même de traiter les pathologies sociales. Mais que devient la responsabilité? Pourquoi punir? Si l'individu est mû par des facteurs génético-environnementaux, la prison imaginée par les Lumières – éduquer pour réinsérer – s'éclipse. Nous sommes déjà engagés sur cette pente pour les grands criminels, auteurs d'actes de type sexuel, par exemple.

– Tout de même, les généticiens sont revenus de ces dérapages des années 90…

– Ce que j'entends surtout, ce sont des chercheurs qui reviennent sur l'idée qu'un gène a une fonction particulière: les interactions des gènes deviennent le lieu des déterminations – ce qui est beaucoup plus complexe, mais ne change pas le programme génétique en tant que tel. A mon sens, le changement est venu de l'invention des outils de base. Celle-ci a rendu techniquement facile la manipulation des gènes et de l'ADN. On est passé d'une attitude basée sur la connaissance à la possibilité d'intervenir, de modifier des patrimoines génétiques, et d'en faire une technologie commercialement utilisable. Les recherches sur le génome humain se greffent sur cette histoire.

– Et ouvrent un champ éthique important…

– On le voit autour du clonage à but thérapeutique. Il faudra aussi tenir compte d'importantes questions d'éthique de la recherche. A priori, les entreprises pharmaceutiques ont intérêt à produire de bons médicaments pour les vendre: cela devrait donc tourner à notre avantage, puisque les médicaments sont là pour réparer nos petits et nos grands bobos. Mais au-delà de cet aspect, voyez les difficultés des trithérapies: étant donné la complexité des travaux et la privatisation de la recherche, ces médicaments coûteront très cher. Et comment les testera-t-on? Ira-t-on les expérimenter sur des pauvres, dans les pays du Sud, avant de les ramener et les vendre, ici, à des tarifs inabordables pour ces pays-là? Sans compter que nous n'avancerons pas beaucoup dans la lutte contre les maladies, ici éradiquées, qui ravagent encore les pays en développement. Cela veut donc dire que nous lançons des recherches qui concerneront au mieux 10 à 15% de la population mondiale.