Sur une falaise, face à l'océan Indien et à 200 km à l'est de Cape Town, le site de Blombos ne mérite pas le nom de caverne, tant il est modeste. C'est pourtant à cet endroit qu'une équipe internationale de scientifiques, emmenée par Christopher Henshilwood, archéologue du musée sud-africain de Cape Town et professeur adjoint de l'Université de New York, a déterré la preuve indéniable d'une existence humaine évoluée de 30 000 ans plus ancienne que celle trouvée dans les vestiges européens.

Ce site fait l'objet de fouilles attentives depuis 1992. Elles ont permis de mettre à jour 28 outils en os – des fragments de sagaie, des poinçons certainement destinés à trouer des peaux pour fabriquer des vêtements –, ainsi que 8000 fragments d'ocre portant des traces d'utilisation. Du coup, un récent modèle de l'évolution humaine s'effondre.

Homo sapiens présente en effet des signes de modernité dans son anatomie depuis plus de 100 000 ans. La taille de son cerveau, sa morphologie faciale sont ceux de l'homme moderne. Mais son comportement ne semblait pas avoir évolué parallèlement. Les écoles archéologiques défendent une apparition brusque d'intelligence aux alentours de 40 000 à 50 000 ans avant notre ère. Cette thèse est confirmée par nombre de fouilles européennes postérieures à cette date qui exhibent des sépultures et des objets sculptés ou peints, signes d'une pensée plus abstraite.

Or le site de Blombos révèle la présence d'objets techniques en os poli, et même gravé, vieux de 70 000 ans. Dans ces outils, le travail investi dépasse largement ce qu'exige la fabrication d'un simple objet de pêche ou de chasse. La taille d'un os exige plus de patience et de savoir-faire que celle d'un silex qui s'éclate par percussion. Certains os mis à jour ont été raclés de façon symétrique sur plusieurs faces puis minutieusement polis. Comme le travail de polissage ou la décoration n'ajoutent rien à la fonction de la pièce et nécessitent un long apprentissage, les archéologues en déduisent la naissance d'une pensée symbolique. De là émergent également des hypothèses sur la maîtrise d'un langage articulé, en support à cette capacité d'apprentissage.

Des scientifiques contestent ces résultats, notamment la datation des objets. Mais Christopher Henshilwood est persuadé de la justesse de sa découverte. «Les quelques outils en os découverts dans les couches plus récentes du site sont fabriqués avec des

techniques différentes de celles observées dans les couches profondes, confirme un membre de l'équipe, Francesco d'Errico, chercheur de l'Institut de préhistoire de l'Université de Bordeaux et du CNRS. Les datations en cours, effectuées avec deux méthodes distinctes, confirment l'ancienneté des couches dont proviennent les outils.» Pour Christopher Henshilwood, le plus important est encore à venir: «A l'heure actuelle, nous n'avons qu'égratigné la surface des informations sur l'Afrique préhistorique. Bien peu de sites ont été vraiment explorés. Et, si les preuves continuent à s'accumuler, on obtiendra une vision de l'évolution humaine très différente de celle d'aujourd'hui.»