L'agent pathogène responsable de la tuberculose, Mycobacterium tuberculosis, n'a rien à envier aux meilleurs espions du temps de la guerre froide. Le bacille de Koch (son autre nom) peut rester des décennies dans les poumons d'une personne infectée sans que celle-ci ne montre aucun signe de l'affection. Puis soudain, dès qu'une occasion se présente – un affaiblissement du système immunitaire – la maladie se déclare. Infiltration, immersion, sabotage, la manœuvre est efficace et la médecine peine à trouver une faille. Dans la revue Nature du 17août, des chercheurs américains publient une découverte qui semble enfin battre en brèche le mythe de l'invincibilité du M. tuberculosis. Ils ont identifié un des processus biochimiques qui permet au bacille de survivre aussi longtemps dans le corps humain. Un résultat qui pourrait aider les chercheurs à lutter contre cet envahisseur tenace et, peut-être, à développer un vaccin efficace.

M. tuberculosis, comme toutes les bactéries pathogènes, doit s'adapter à son hôte humain tout le temps que dure l'infection.

Le bacille envahit d'abord l'appareil respiratoire, évite les mécanismes de défense du corps et s'installe pour son séjour prolongé dans les tissus pulmonaires. A ce

stade, la multiplication du parasite s'est ralentie, voire même arrêtée.

Cette étape, appelée «infection latente», est encore très mal connue.

Les chercheurs américains se sont intéressés au «régime alimentaire» du M. tuberculosis. Des études antérieures avaient émis l'hypothèse que les acides gras (principaux constituants des lipides) pourraient être la principale source d'énergie pour le bacille de Koch. La consommation de ces substances par des microbes demande toutefois la mise en œuvre d'au moins un processus biochimique, connu sous le nom de «garage glyoxylate». Il se trouve qu'une des enzymes impliquées dans ce processus, l'isocitrate lyase (ICL), est fabriquée par le M. tuberculosis.

Les chercheurs ont alors préparé deux souches différentes de la bactérie. La première est une forme ordinaire, et la seconde s'est vue enlever le gène responsable de la production de l'enzyme ICL. Des souris ont ensuite été infectées afin de comparer l'évolution des deux souches dans leur organisme.

Dans les deux cas, le nombre de bacilles présents dans les tissus pulmonaires a augmenté de manière identique jusqu'à une concentration maximum. Mais dès le début du stade de l'infection latente, deux semaines après l'inoculation, les rongeurs infectés avec la souche transgénique ont commencé à se débarrasser du parasite. Par la suite, toutes les souris porteuses des bactéries ordinaires sont mortes entre le 68e et le 113e jour de l'expérience, alors que leurs consœurs, porteuses de l'agent dépourvu d'ICL étaient encore toutes vivantes après 168 jours.

A l'aide d'autres manipulations, les chercheurs ont ensuite démontré que plus le système immunitaire de l'hôte est en alerte, plus le M. tuberculosis a besoin de produire des enzymes ICL pour survivre. «Une observation qui peut avoir de profondes implications dans le traitement de la tuberculose chronique, estiment les auteurs. […] Cette dépendance du M. tuberculosis à l'ICL durant l'infection latente en fait une cible attrayante pour une éventuelle chimiothérapie.»

Mais on en n'est pas encore là. Des années de recherches ne

seront pas de trop avant que parvienne sur le marché un nouveau médicament. Il est néanmoins indispensable et urgent d'explorer toutes les voies thérapeutiques possibles. Dans le monde, une personne sur trois est infectée par le bacille. Au cours de leur vie, entre 5 et 10% des porteurs développent la forme aiguë de la maladie. La tuberculose est l'un des plus grands tueurs dans les pays en voie de développement. En 1999, 1,6 millions de décès lui ont été imputés. Et l'arsenal actuel de médicaments antituberculeux, développé il y a plus de trente ans, est marqué par une haute toxicité et une efficacité modérée.

Plusieurs molécules candidates pour jouer le rôle de cible dans une thérapie ont fait leur apparition ces dernières années. Mais l'ICL a un avantage: la structure tridimensionnelle de la molécule a été publiée récemment, ce qui simplifiera la recherche de substances capables de bloquer son action.