L'expérience de vie à bord de Mir servira de leçon pour les habitants de la station spatiale internationale puis, plus tard dans le siècle, pour ceux qui entreprendront des vols de longue durée vers la Lune ou vers Mars.

Il y a un mois, l'engin chargé de la désorbitation de Mir est arrivé à poste. Tout est prêt pour précipiter les 137 tonnes de la station spatiale russe dans l'atmosphère où la plus grande partie devrait se consumer. Mais au moins 15 tonnes de débris devraient survivre à l'échauffement et plonger dans le Pacifique à la mi-mars.

Depuis le 27 janvier, le sort de la station spatiale Mir, actuellement inoccupée, est scellé. Comme le petit chevrier, elle a pu chanter «J'aurai mes quinze ans aux ides prochaines…» Ce bel anniversaire, c'était le 20 février. Quinze ans, c'est 50% de mieux que son espérance de vie. Il y a un mois, donc, le cargo Progress M1-5, bourré jusqu'à la gueule de 2,7 tonnes de carburant s'est arrimé tout seul, comme à la parade, au complexe orbital aux ailes faites de panneaux solaires. Le drôle de petit papillon s'est accouplé à la libellule dans le silence sidéral…

Ensemble, ils tournent lentement sur eux-mêmes, comme dans une valse mortelle, entre 250 et 290 km d'altitude et à 28 000 km/h autour de la Terre.

L'avant-dernier acte d'une extraordinaire épopée se déroule dans le déchirement pour ceux qui en ont été les acteurs et dans une quasi-indifférence pour le reste de l'humanité; dans quelques jours, entre le 10 et le 15 mars sans doute, on lui accordera une ultime attention distraite, juste pour savoir si dans sa chute, elle ne va pas larguer un fragment de titane ou de carbone au-dessus de régions habitées. C'est pourtant un morceau de l'histoire des hommes qui va disparaître ce jour-là.

Les Soviétiques avaient perdu la bataille de la Lune dans les années 1960 et ce n'était pas faute d'avoir essayé. Ils se sont vengés à leur manière en gagnant la guerre de Trente ans puisque depuis le début des années 1970 jusqu'en juin 2000, d'abord avec les stations Saliout puis avec Mir, ils ont assuré une présence quasi permanente dans l'espace circumterrestre.

Certains prétendront avec l'ancien ministre français Claude Allègre, profondément opposé aux vols spatiaux habités, qu'il n'y a pas eu de grandes découvertes ni de science de premier ordre à bord de la station Mir durant ces quinze années. C'est à la fois injuste et faux pour l'extraordinaire savoir-faire déployé par les camarades soviétiques, puis les spécialistes russes… Il y a toutefois une petite parcelle de vérité. Certes, pendant quinze ans, des centaines d'expériences en biologie, médecine, science des matériaux, observation de la Terre, astrophysique… ont été menées à bien dans les laboratoires spatiaux. Mais Mir restera dans les esprits comme un symbole du bricolage, du rafistolage et de l'improvisation.

C'est là, dans cette faculté inouïe d'adaptation dont seuls les humains sont capables – et pas les machines… du moins pas encore! – que se cache le génie de cette maison de l'espace. Elle a survécu à un incendie, à une collision majeure et une autre plus bénigne, à d'innombrables pannes d'ordinateurs, de systèmes automatiques de stabilisation et de rendez-vous. Mais elle n'a coûté la vie à aucun des 103 hommes et femmes qui l'ont visitée ou habitée, comme le médecin Valeri Poliakov pendant 438 jours en une fois ou le cosmonaute Sergueï Avdeïev, 748 jours en trois vols.

Mir a surtout permis à des hommes et des femmes de nationalités, de formations, de caractères, de goûts, de cultures et de traditions différents de vivre ensemble pendant des mois dans à peine 400 m3 plus ou moins habitables; ils ont appris à résoudre leurs conflits sans en venir aux mains, ce qui n'était pas acquis d'avance. On peut s'en convaincre en lisant Dragonfly de Bryan Burrough, un livre sous-titré «Une aventure épique de survie dans l'espace», consacré aux sept missions russo-américaines à bord de Mir. Sept expériences qui serviront de leçon pour la vie à bord de la Station spatiale internationale (ISS) et, plus tard dans ce siècle, pour les vols de longue durée vers la Lune, vers Mars ou plus loin encore.