Les chocs septiques représentent la première cause de mortalité aux soins intensifs.

Pour la première fois depuis très longtemps, un traitement parvient à diminuer sensiblement la mortalité liée à la sepsis. Une étude parue dans la revue New England Journal of Medecine (NEJM) du 8 mars démontre que l'administration sous perfusion d'une substance appelée «protéine C activée» permet de réduire de 20% le nombre de morts chez les patients développant une infection généralisée de l'organisme. 20%, cela semble peu. Mais pour ceux qui travaillent dans les unités de soins intensifs des hôpitaux, c'est déjà une grande victoire. Il faut dire que lorsque la sepsis frappe, la mort survient dans 30 à 50% des cas. Malgré l'amélioration des soins, ce taux est resté inchangé depuis au moins 15 ans. Aux Etats-Unis, où l'ampleur du problème a été mesurée, on compte 750 000 cas de sepsis par année, dont 225 000 sont mortels. Ce qui représente plus de décès que n'en provoquent le cancer du poumon, celui du sang et les attaques cérébrales réunies. En Suisse, où il n'y a pas de raison que la situation soit tellement différente, cela correspond à 6000 morts par année. Il s'agit de la première cause de mortalité aux soins intensifs.

Après une si longue «disette thérapeutique», l'arrivée imminente de ce traitement sur le marché représente une véritable révolution médicale. L'étude publiée dans le NEJM a porté sur 1690 patients. Après 4 semaines, 30% des patients ayant reçu du placebo sont décédés, contre seulement 24,7% chez ceux qui ont subi le traitement à la protéine C. Une différence de 6,1 points, ce qui revient à une diminution relative de la mortalité de 19,4%. L'expérience a été arrêtée là. L'efficacité du médicament ayant été démontrée, il eût été contraire à l'éthique de continuer à donner du placebo aux patients encore en vie.

La sepsis, aussi appelée syndrome septique – le terme de septicémie est devenu désuet –, représente l'ensemble des affections cliniques causées par une réponse exagérée des défenses d'une personne face à une infection. Elle touche les personnes de tout âge, y compris les enfants. Intrigués par le fait que tout le monde ne réagit pas de la même manière, les chercheurs ont fini par identifier de petites variations génétiques qui rendent certaines personnes plus susceptibles de développer une sepsis que d'autres.

«Tout peut commencer avec une pneumonie, par exemple, ou une péritonite, précise Jérôme Pugin, médecin adjoint à la Division des soins intensifs de médecine à l'Hôpital cantonal de Genève et privatdocent à la Faculté de médecine. L'infection prend alors soudainement de l'ampleur. Les premiers symptômes sont la fièvre, de la difficulté à respirer et une hausse du taux de globules blancs dans le sang. Dans le cas d'une sepsis sévère, un ou plusieurs organes se détériorent pouvant causer le décès de la personne. Jusqu'à aujourd'hui, nous ne pouvions qu'administrer des antibiotiques (sans grands effets), drainer les infections si nécessaire et soutenir artificiellement les organes défaillants. Et attendre que l'orage bactériologique passe en espérant que le patient s'en sorte.»

Physiologiquement, durant une phase de sepsis, les défenses du patient s'affolent et ne reconnaissent plus l'agresseur, les bactéries. Les globules blancs produisent des cytokines (molécules impliquées dans le mécanisme immunitaire) en trop grandes quantités, entraînant un état inflammatoire disproportionné. Une telle évolution est capable de provoquer des troubles de la coagulation du sang en favorisant la formation de petits caillots. Ceux-ci entravent la circulation sanguine et donc l'alimentation des organes en oxygène et nutriments.

Il y a huit ans environ, des chercheurs ont remarqué que le taux d'une protéine du sang, la «protéine C activée», chute lors d'une sepsis. Ils ont alors élaboré l'hypothèse de rétablir l'équilibre (et peut-être de combattre le syndrome septique) en réinjectant dans le sang des molécules identiques mais fabriquées en laboratoire par génie génétique. Le pari s'est avéré payant. La protéine C est non seulement capable de bloquer la coagulation, mais encore d'accélérer la dissolution des caillots de sang qui se forment de toute façon. Mieux: elle possède aussi un effet anti-inflammatoire. Que des vertus en somme. Le seul défaut relevé par l'article du NEJM est une augmentation – logique pour un anticoagulant – des saignements qui ont parfois dû nécessiter une transfusion.

«L'étude n'est cependant pas parfaitement complète, précise Jérôme Pugin. Les patients développant les sepsis les plus graves, celles que l'on appelle les chocs septiques sévères, en sont absents. Même chose pour les patients de moins de 18 ans. Il convient donc aux médecins traitants de réaliser que l'efficacité de ce traitement n'est pas démontrée pour ces catégories de malades et qu'il ne doit donc pas leur être administré.» Une remarque utile quand on sait que l'étude a été financée par une grande firme pharmaceutique américaine qui s'apprête à commercialiser le médicament et que les intérêts économiques en jeu sont considérables.