L'éthique et le business, ça fait deux: c'est ce qu'a longtemps affirmé la sagesse des nations. Un économiste dont le nom m'échappe avait ainsi défini la différence: «En éthique on dit que la vertu est son propre profit; en économie, le profit est sa propre vertu». Or aujourd'hui, tout concourt à nous faire croire le contraire. Les fonds de placement «éthiques» ont pignon sur rue. Certaines caisses de pension punissent les banques coupables de décisions politiquement incorrectes. Un nombre croissant d'entreprises font assaut de génuflexions devant le développement durable et la stakeholder value. Bref, le marché de la bonne conscience ne s'est jamais si bien porté.

Outre-Atlantique, on a une longueur d'avance. Toutes sortes d'officines, commerciales ou non, proposent aux entreprises la vertu clés en main. Une myriade de consultants vend des évaluations d'éthique organisationnelles, des programmes d'éthique d'entreprise, on développe des «infrastructures d'éthique», on propose de mesurer l'éthicité de l'entreprise pour qu'elle fasse bonne figure au tableau d'honneur de la moralité nationale. Bien entendu, l'entrepreneur et l'investisseur sont censés croire qu'en dernière analyse, tout ça est bon pour le chiffre d'affaires car voyez-vous, vertu et profit vont main dans la main. C'est du moins ce qu'affirme la nouvelle sagesse des nations. En effet, il ne s'agit pas de prêcher l'altruisme pur et simple (à ma connaissance, les Fioretti de Saint François d'Assise ne figurent pas encore parmi les lectures obligées dans les business schools) mais l'intérêt bien compris.

Dans un ouvrage signalé par The Economist du 17 novembre, un ancien économiste de l'OCDE, David Henderson, s'insurge contre cette mode. Celle-ci propage le mythe selon lequel le progrès social dépend essentiellement de la bienveillance des agents économiques et non de la santé des marchés. Sous le terme de «responsabilité sociale des entreprises» se développe une idéologie bien-pensante qui consacre le mariage de la carpe et du lapin entre le capitalisme et ses ennemis, en particulier les ONG anti-mondialisation. L'adoption d'objectifs sociaux et environnementaux est censée «corriger» le but (supposé quelque peu inconvenant) de faire du profit. Son résultat le plus probable est d'augmenter les coûts et de favoriser des tactiques protectionnistes, souvent aux dépens des pays du tiers-monde. Loin de réhabiliter le politique (censé être mourant, selon la pensée unique anti-globalisation du moment), cette tendance l'enfonce encore plus en laissant entendre qu'il appartient aux acteurs économiques et aux magistères moraux autoproclamés de définir le bien commun.

«Ce n'est pas un progrès pour la démocratie quand la politique publique est «privatisée», et les conseils d'administration s'assignent à eux-mêmes la tâche de peser des objectifs sociaux, économiques et environnementaux en compétition les uns avec les autres. Cela, c'est le travail des gouvernements, qui restent compétents pour le faire, si c'est leur choix.» Se porter garant de la loi et des droits fondamentaux de la personne, c'est plus que jamais la tâche de l'Etat. Croire que cela puisse être celle de Shell et de Greenpeace pour peu qu'ils s'entendent (sur votre dos, cher consommateur), c'est croire au Père Noël.