Je suis souvent stupéfait de la foi avec laquelle les «scientifiques de pointe» prétendent résoudre de vieux problèmes insolubles par l'utilisation de nouvelles technologies inadéquates. Tenez: je lisais tout à l'heure deux longs articles, très difficiles, d'un collègue nord-américain qui, comme beaucoup d'entre nous ces derniers temps, cherchait à répondre à la question: «D'où venons-nous?»

Les scientifiques informés s'accordent sur le fait que les chimpanzés, les gorilles et les humains fossiles et actuels avaient pour ancêtres, il y a six à neuf millions d'années, des fossiles proches des Australopithèques, primates bipèdes, plus ou moins grimpeurs et à cerveau de grand singe. Certains d'entre eux ont engendré une lignée humaine, sans doute en Afrique, dont des membres ont, une première fois, colonisé l'ancien monde il y a deux millions d'années au moins. Comme tous les grands primates, ces ancêtres potentiels étaient peu nombreux: quelques dizaines de milliers sans doute, et les restes humains resteront rarissimes jusqu'à l'invention de l'agriculture il y a un peu plus ou moins de dix mille ans, selon les continents. A partir de cette révolution néolithique, on trouve des tombes et des macchabées partout, témoignant de populations se comptant désormais par centaines de milliers ou par millions d'individus.

Pourtant, des humains «modernes» comme vous et moi existaient et enterraient leurs morts depuis cent mille ans avant Johnny Clegg, c'est-à-dire dix fois plus tôt! Ces chasseurs-cueilleurs paléolithiques étaient donc aussi peu nombreux que leurs prédécesseurs. Cette conclusion est confirmée par l'étonnante homogénéité des patrimoines génétiques des populations humaines à travers le monde, en dépit de la diversité d'aspects physiques de leurs membres: n'importe quel œil entraîné distingue un Oriental ou un Papou au premier regard, mais, hormis des cas particuliers, il sera impossible d'attribuer sans risque d'erreur, l'origine d'un sujet par l'étude détaillée de son ADN.

Comme l'origine des populations des différents continents est antérieure au néolithique, certains la voient très ancienne, donnant jusqu'à deux millions d'années pour la divergence des types physiques (sinon des compétences des individus). D'autres la supposent très récente, liée à un ou plusieurs repeuplements à partir d'une seule population, unique rescapée de tous les peuplements préhistoriques. Ce qui est plus compatible avec la génétique, mais n'exclut pas que deux millions d'années d'histoire inconnue aient été beaucoup plus compliqués que ces «modèles» simplistes. Je ne vous raconterai pas ici comment les uns et les autres tordent dans tous les sens les milliers de nouveaux résultats sur les variations de l'ADN humain et font tourner des ordinateurs puissants pendant des mois pour leur faire dire, soit que les races humaines sont séparées de longue date, soit qu'elles ont les mêmes ancêtres récents. Mais je vous garantis que, dans l'élaboration des questions qu'ils se posent et dans l'aveuglement technique mis à les résoudre, les bio-informaticiens d'aujourd'hui n'ont parfois pas progressé par rapport aux savants qui mesuraient des crânes au siècle dernier!

* Professeur généticien, professeur à l'Université de Genève et au Musée de l'Homme à Paris