Tout le monde l'aura remarqué: ce qui fait branché, ces temps, c'est d'appeler un patient «client» ou «consommateur» et un médecin «fournisseur de soins» ou de «prestations». Un récent édito de la revue The Lancet s'est penché sur le phénomène. Il présente les résultats d'une enquête passionnante: quand on les interroge, 77% des «patients» préfèrent qu'on les appelle ainsi, contre 23% en faveur de «clients». Presque autant aiment davantage «médecin» que «fournisseur de soins». Ils ne sont pas bêtes, les patients. Ils savent déceler les signes de ce que Jeremy Rifkin nomme la «marchandisation des rapports humains».

Devant la clarté de ces chiffres, concluent les auteurs de l'enquête, que ceux qui prétendaient qu'appeler les patients des clients c'est leur rendre le pouvoir de décision soient logiques: qu'ils leur restituent ce qu'ils demandent et les considèrent comme des patients, non comme des clients. Et qu'ils cessent (comme le font, en Suisse, la LAMal et les assureurs) de nommer les médecins en utilisant exactement les mêmes termes que pour désigner les hôpitaux et les cliniques – «fournisseurs de prestations». C'est marrant, mais les patients estiment qu'il existe une différence entre une personne et un bâtiment.

Que signifie ce violent putsch actuel sur les mots désignant les personnes de la relation médicale? Relève-t-il d'une volonté de faire simple? Non, évidemment. Ce vocabulaire commercial, c'est le premier pas vers la normalisation. Il s'agit de faire sortir la médecine de son statut territorial qui dérange le commerce. Puisque, dans la nouvelle économie, la médecine appartient aux services consommables, elle doit en prendre le vocabulaire. Vous voulez être soignés? Pas de problème: comportez-vous comme des clients-consommateurs, jugez sur les prix (et non pas sur ce qui n'a pas de prix, la relation, par exemple), exigez le maximum (et non ce qui vous convient) et répondez docilement aux sollicitations marketing (plutôt que de manifester un comportement libre et critique).

On pense à cette immense phrase de Annah Arendt: «Le totalitarisme ne tend pas vers un régime despotique sur les hommes, mais vers un système dans lequel les hommes sont de trop.» A peine différemment, les termes «clients» et «fournisseurs de prestations» révèlent un système où l'homme, dans ce qu'il a d'imprévisible et d'insubstituable, devient «de trop». Un «fournisseur de prestation» peut être remplacé par un autre, n'importe lequel: quelle importance? Et qu'est-ce qu'un «client»? Quelqu'un qui n'a pas de visage, pas d'épaisseur dramatique, pas d'histoire personnelle. C'est un individu que l'on sert mais dont on ne veut, au fond, rien savoir.

Au patient devenu client, on ne parle plus de souffrance, de difficulté, de handicap, de mort – donc de vie réelle – mais on fait miroiter une existence disneylandisée, chouquinetisée, présentée sur dépliants papier glacé égaillés par des fournisseurs de prestations souriants, dans un environnement propret, respirant la santé et la jeunesse. Bref, en réalité, sous couvert d'empowerment du patient, en l'appelant client, on en vient bien plutôt à supprimer sa capacité d'être l'acteur de sa vie, en ce moment crucial qu'est la maladie, pour qu'il devienne lui aussi un rouage bien intégré dans la machine économique. Seulement voilà: ça coince. Toujours ce foutu facteur humain.