J'ai été nommé professeur, je suis aujourd'hui imprimeur.

Maître de mon ordinateur, je suis l'esclave de mon imprimante: harcelé par ma messagerie, je succombe sous le flot des e-mails et le fleuve des attachements. Le climax de cette diarrhée paperassière est le retour de vacances: je les écourte radicalement pour éviter d'être englouti par cette marée de cellulose.

Depuis l'invention du papier, rien n'a changé, sinon la quantité. J'observe le papier blanc qui déferle par rames entières dans mon bureau, et qui en ressort, peu après, sous forme de maculature. Je cherche une consolation en me persuadant qu'il existe une rédemption par le recyclage. Mais le doute rôde: de gigantesques camions-remorques vont exporter ce matériau souillé vers de lointaines usines, où des procédés chimiques hautement complexes vont refournir du papier, qui parcourra le chemin inverse.

Peut-on faire mieux? Lire sur un écran n'est pas la solution; le papier est définitivement plus rapide d'accès, plus léger, plus maniable, plus convivial, meilleur marché, plus sensuel. Une fois de plus, la solution vient d'Amérique, où le Media Lab du MIT, le Massachusetts Institute of Technology, propose l'encre électronique, ou «e-ink» [1] [2]. Imaginez un papier quadrillé où le quadrillage est extrêmement fin, à la limite de la visibilité; chaque minuscule carreau – qu'on appelle un pixel – peut être noir ou blanc. Grâce à la finesse du découpage, on peut alors réaliser n'importe quel texte ou figure.

La nouveauté réside dans la réalisation de ces pixels: une minuscule goutte d'encre, composée de particules blanches et noires, est encapsulée dans la feuille; selon la présence d'un champ électrique, cette goutte peut basculer dans l'état blanc ou noir, et y rester indéfiniment sans apport d'énergie. On retrouve ainsi le langage binaire de

l'informatique.

Un tel papier est donc parfaitement compatible avec votre ordinateur favori; il n'est plus imprimé, il est simplement programmé. Pour la conservation à long terme, le cas le plus rare, il sera stocké sur votre disque dur; pour la lecture à court terme, il sera présent à votre demande, sera transportable et «annotable» sans exiger l'incontournable et fragile batterie.

Le papier moderne est une invention qui a remplacé le papyrus et le parchemin.

Il n'est pas exclu que la prochaine étape soit le papier électronique. Nous conserverons

la structure, l'odeur, la texture de notre matériau de prédilection, tout en réduisant massivement le gaspillage d'une noble ressource. L'imprimante se nourrira alors de ses propres déchets, et les camions-remorques resteront au hangar.

Les Bourla-Papey, qui écumaient le Pays de Vaud pour y brûler les titres de propriété, devront se recycler: au lieu d'immoler le papier par le feu, ils devront l'effacer par une gomme… une gomme électronique, évidemment.

[1] N. Gershenfeld, When Things Start to Think, Hodder & Stoughton, London, 1999.

[2] J. Wilson, Toward Things That Think for the Next Millennium, Computer, January 2000, pp. 72-76.