Dans les milieux scientifiques, la théologie n'a pas très bonne presse: il lui manque une confirmation expérimentale pour atteindre le statut éminent de disciplines aussi prestigieuses que la physique ou la biologie. Or les statistiques, convenablement exploitées, peuvent remplir cette fonction avec des résultats assez surprenants.

Considérons quelques données de fait recueillies dans une publication européenne tout à fait confidentielle intitulée «Social attitudes to road traffic». Définissons un indicateur sommaire de la dangerosité des conducteurs d'un pays en calculant le nombre de tués sur la route par million d'habitants. Le palmarès s'étage de 65 morts pour la Norvège jusqu'à 291 pour le Portugal. L'indicateur est grossier car il ne tient pas compte du climat, du nombre de voitures en circulation, du nombre de kilomètres parcourus, de la qualité du réseau, de la répression policière, des limites tolérées pour l'alcoolémie. Bref, on n'en attend pas grand-chose de significatif.

Et cependant, on découvre avec effarement une règle constante: les pays protestants se placent en tête du classement. Jugez-en: Norvège, Grande-Bretagne, Suède, Pays-Bas, Finlande, Suisse, Irlande, Allemagne, Italie, Espagne, Hongrie, France, Belgique, Autriche, Pologne, Portugal. Le bilan global est saisissant: en calculant la moyenne des pays catholiques, on y tue presque deux fois plus qu'en pays protestants. Comme par hasard les pays de culture mixte, Suisse, Irlande et Allemagne se situent au milieu du classement.

La question ne se pose pas de savoir ce qui est la cause et ce qui est l'effet: lors de l'expansion de la Réforme voici quatre siècles, il n'y avait pas de voitures. On ne peut donc pas supposer que les conducteurs prudents aient témoigné une tendance plus forte que les chauffards à se convertir aux prêches de Luther et Calvin. Ni conjecturer que les huguenots de l'époque possédaient les gènes biologiques de la conduite prudente, qu'ils auraient aveuglément transmis à leurs descendants bien avant qu'ils ne puissent se manifester grâce aux inventions de Daimler et Ford.

Depuis le classique «L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme» de Max Weber on sait que le bien-être d'une famille, d'une région ou d'un pays est favorablement influencé par l'appartenance à la Réforme. Les raisons ne sont pas difficiles à imaginer: le travail n'est plus une condamnation à gagner son pain à la sueur de son front mais une façon positive de participer à l'œuvre de création; l'épargne est préférée à la dépense ostentatoire; l'individu est personnellement responsable de son salut sans la médiation d'un clergé indispensable. Mais cette spécialisation des pays protestants dans le bien-être est évidemment à double tranchant: le message du christianisme ne se résume pas du tout au conseil «Enrichissez-vous!»

En revanche, dans le cas de la conduite routière, le résultat est sans ambiguïté. C'est respecter les autres que de ne pas mettre leur vie en danger en conduisant imprudemment. Ce résultat est plutôt inattendu car la fréquentation des temples protestants n'est pas plus massive que ne l'est celle des églises catholiques. Il faut donc croire que l'imprégnation des valeurs religieuses a survécu à la désaffection des pratiques.

Il ne reste qu'une hypothèse: à force de prêcher autre chose que leurs collègues prêtres, les pasteurs protestants ont réussi massivement et durablement à faire progresser la civilisation. Mais quoi exactement? Quelle est cette différence de doctrine entre les prêches protestants et les sermons catholiques? On ne voit aucune relation possible entre la mariolâtrie, l'infaillibilité pontificale, le célibat des prêtres et la propension à devenir un chauffard.