Allumer la lumière, cuisiner du soja, regarder la télévision sont des gestes familiers, par ailleurs inscrits dans des controverses sociétales actuelles: énergie nucléaire, OGM, ondes électromagnétiques… La recherche scientifique est indissociable de ces débats, non seulement parce qu’elle a fourni les connaissances qui ont permis le développement des technologies mais aussi parce que les chercheurs continuent de produire de nouveaux savoirs qui nourrissent les réflexions.

Pour son 200e anniversaire, l’Académie suisse des sciences naturelles présente le projet itinérant Recherche Live, agrémenté de manifestations publiques, qui s’adresse à tous et questionne notre rapport à la science. L’exposition se décline en trois installations, «Les polyèdres», qui traitent de la recherche scientifique passée, présente et future. Ce mercredi, elle entame sa tournée en Suisse romande avec un arrêt à Neuchâtel, puis à Sion, Lausanne et Genève. Cette initiative n’est pas isolée. Communiquer les sciences vers le public est un idéal vieux de plus de deux siècles qui a suivi divers objectifs, sous de multiples formes.

A partir de 1970, la confiance du public vis-à-vis de la science et du progrès s’érode à cause du développement de controverses comme l’énergie nucléaire ou la pollution. Naît ainsi en Angleterre le concept de «Public Understanding of Science» (compréhension publique de la science), comme l’explique Alain Kaufmann, sociologue et directeur de l’Interface science et société à l’Université de Lausanne. Il ajoute néanmoins que «cette démarche est de plus en plus critiquée car elle repose sur une vision erronée des rapports entre science et société. En effet, les institutions ­académiques ne sont plus les seules à produire des connaissances car une contre-expertise scientifique émane d’une société civile hyperactive via les organisations non gouvernementales et les think tanks privés.»

Depuis une vingtaine d’années, le dialogue prend le pas sur l’éducation. On parle de médiation ou culture scientifique, une approche privilégiant l’échange entre citoyens et experts plutôt que la transmission unidirectionnelle du savoir. «Suite aux controverses sur les OGM ou les nanotechnologies, des centaines de dispositifs participatifs impliquant des citoyens ont vu le jour», explique Alain Kaufmann.

«Les publics sont à l’affût de connaissances qui les servent en tant qu’individus engagés ou passionnés, précise Francesco Panese, sociologue des sciences à l’Université de Lausanne et qui a dirigé le Musée de la main. Dans le domaine de la santé, en particulier, des divergences d’intérêts entre le public concerné, la recherche biomédicale et les organes de financement ont poussé les patients à se rassembler en associations devenues expertes et tentant d’infléchir la recherche.»

Le Web est un outil prometteur pour favoriser l’échange des savoirs et faire émerger le débat social sur les sciences. «Même si, pour les publics non concernés, trouver une information de qualité est compliqué et interpréter les publications spécialisées est difficile, le Web constitue un outil de critique du système, d’accès au savoir et d’autonomisation», observe Alain Kaufmann. Comme dans le cas des patients souffrant de mucoviscidose qui, faute de pouvoir se rencontrer à cause des risques d’infection, ont utilisé Internet comme une plateforme d’échange. «Hélas, les politiques et les scientifiques sont frileux face à l’imagination dont font preuve les citoyens pour faire usage des connaissances savantes», déplore Francesco Panese.

La Suisse est un territoire intéressant pour observer l’échange de savoirs étant donné que les citoyens peuvent s’exprimer directement sur les développements technico-scientifiques, à l’instar du récent référendum sur le diagnostic préimplantatoire. «La démocratie directe – initiative et référendum – joue un rôle essentiel d’apprentissage collectif sur les questions scientifiques», commente Alain Kaufmann, qui regrette qu’il y ait peu de programmes d’accompagnement de ces développements par les sciences sociales, contrairement à d’au­tres pays européens.

Expositions, débats publics, communautés sur Internet: quel est l’horizon de la communication scientifique? «On cherche des nouveaux chemins en relation avec les nouvelles technologies, notamment les réseaux sociaux, observe Philipp Burkard, directeur de la fondation Science et Cité. Deux axes nous paraissent importants: les sciences citoyennes et la science ouverte.» Cette dernière, appelée aussi «open science», promeut l’accès libre au contenu des revues scientifiques.

Les sciences citoyennes correspondent à l’implication directe des citoyens dans le processus de recherche depuis la collecte des données ou des échantillons jusqu’à la formulation de la question posée. «La majorité des sciences ne fonctionnent pas ainsi, mais les nouvelles technologies offrent des outils innovants pour réunir ces ressources», commente Philipp Burkard.

D’autres initiatives plus récentes jouent sur les formes et l’interactivité. Très développé aux Etats-Unis, le «scientainement» rend accessible le discours scientifique grâce à sa mise en scène lors d’événements récréatifs. «Les organisateurs ont le courage de détourner des lieux, de changer la captation du public et d’y mettre les moyens», témoigne Francesco Panese. Autre exemple, les «hackathons» réunissent autour d’un même sujet des personnes qui tentent de fabriquer ou d’imaginer des solutions à un problème en utilisant les ressources disponibles sur Internet. Le théâtre est une autre forme d’expression qui a été utilisée par le sociologue des sciences Bruno Latour dans la problématique du changement climatique.

Finalement, l’exposition Recherche Live n’est peut-être pas la forme la plus innovante, mais elle a le mérite d’exister. «C’est une opération classique, mais il ne faut pas mettre à la trappe tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant. Les trois paradigmes – éducation, participation et coproduction des savoirs – ne sont pas exclusifs, affirme Alain Kaufmann. Même si les institutions sont encore souvent dans une approche traditionnelle.»