Vue de l'extérieur, la centrale de chauffage à distance de Porrentruy ne paie pas de mine. Pourtant, ce plot de béton neuf, adossé au flanc d'une des quatre collines de la cité ajoulote, abrite le plus gros fourneau à bois de Suisse romande. Par des conduites souterraines, la chaudière alimente déjà en chauffage et en eau chaude plus de dix bâtiments publics et de nombreuses habitations. A terme, elle produira assez d'énergie pour chauffer l'équivalent d'un millier d'appartements. Cette installation pionnière, entièrement automatisée, est la plus moderne du pays. Le jury du Prix Solaire Suisse 2000 l'a déjà sélectionnée parmi les meilleurs projets et lui attribuera peut-être son prix le 31 août. Preuve que le chauffage au bois n'a pas dit son dernier mot, les chambres fédérales, dans leur session d'été, ont débloqué un crédit de 45 millions de francs pour promouvoir cette énergie, suite à l'ouragan «Lothar».

«Pour chaque mètre cube de bois de construction extrait de la forêt, explique Marcel Godinat, directeur de la société Thermoréseau-Porrentruy SA, propriétaire et exploitante de la centrale, un mètre cube de déchets est abandonné dans les sous-bois.» La cime des arbres abattus, les branches coupées, les troncs trop minces, s'ils étaient brûlés, pourraient fournir 20% de l'énergie de chauffage dans le canton du Jura, selon les estimations de Marcel Godinat. Pour la Suisse entière, cette proportion pourrait atteindre 10%.

Encore faut-il disposer d'un moyen rationnel de collecter les déchets. Les Jurassiens ont acquis une solide expérience dans ce domaine. Ils ont commencé à exploiter les «cimes» en 1989, lorsque les chaudières à mazout des casernes de Bure ont été remplacées par une installation à bois. Les déchets sont réduits en copeaux dans la forêt, au moyen de machines mobiles. Cette opération diminue le travail des bûcherons et permet d'extraire de la forêt un combustible facile à transporter et à entreposer.

A l'usine de Porrentruy, les copeaux sont déversés par camions entiers dans les fosses situées à l'arrière du bâtiment. A partir de cet instant, plus aucune manipulation humaine n'est nécessaire. Un système de commande régule les flux de copeaux, d'eau, de cendres et de chaleur. La centrale fonctionne toute seule. Une gigantesque pince automatique répartit les stocks de bois entre les différentes fosses. Deux de celles-ci sont dotées, en leur fond, d'un système qui prélève le combustible au fur et à mesure des besoins. Les copeaux sont ensuite entraînés par une sorte de tapis roulant jusque dans la chaudière.

Au-dessus du foyer, où règne une température de 900 degrés, les gaz traversent différents dispositifs. Un circuit d'eau récupère une grande partie de la chaleur produite, de sorte que la température des gaz à la sortie de la chaudière ne dépasse pas 100 degrés. La combustion est si complète que les fumées, dépourvues de suie et transparentes, sont essentiellement constituées de vapeur d'eau et de gaz carbonique. Le rejet de ce dernier composé, le CO2, ne pose pas de problème pour l'environnement dans ce cas précis. En effet, la quantité de ce gaz qui est rejetée lors de la combustion du bois est rigoureusement égale à celle que l'arbre, durant sa croissance, prélève dans l'atmosphère. Mieux: si le bois, au lieu d'être brûlé, était abandonné dans la forêt, sa décomposition produirait exactement la même quantité de CO2. Pour cette raison, l'énergie du bois ne participe pas à l'effet de serre, contrairement à celle qui est tirée des produits pétroliers comme le mazout ou le gaz naturel.

A partir de la centrale, la distribution de chaleur aux bâtiments raccordés se fait selon un principe déjà largement répandu, par des conduites souterraines isolées dans lesquelles circule de l'eau chaude. Le système jurassien est doté d'une innovation unique: deux fils de cuivre courent dans l'isolation des conduites. Par ces lignes, la consommation d'énergie de chaque client est directement transmise à la centrale. Les mêmes fils permettent de détecter et de localiser immédiatement d'éventuelles avaries sur le réseau de distribution.

La centrale, inaugurée en novembre de l'an passé, sera entièrement raccordée à sa clientèle l'an prochain. Une deuxième chaudière, qui pourrait aussi fournir du courant électrique – «du wooden-strom», plaisante Marcel Godinat –, y sera encore installée. Forte de cette première expérience, la société Thermoréseau prévoit déjà de construire une deuxième centrale, plus petite, à Saignelégier. L'exemple risque bien d'être suivi ailleurs: ni les variations des cours pétroliers, ni les taxes sur les énergies non renouvelables ne pourront faire grimper le prix de l'énergie ainsi produite. Thermoréseau a d'ailleurs bloqué ses tarifs pour les cinq prochaines années.

Le Thermoréseau en chiffres:

Consommation: 25 000 mètres cubes de bois par an

Economie: 2 millions de litres de mazout par an (800 camions-citernes)

Puissance: 5700 kW, de quoi alimenter 1100 appartements en eau sanitaire et chauffage

Investissement (centrale et réseau): 8 millions de francs à ce jour, 15 millions prévus

Prix de vente: bloqué pour 5 ans. 34 centimes pour la même énergie qui serait produite par un litre de mazout. Actuellement, le cours du mazout est proche de 50 centimes le litre

Ces chiffres tiennent compte de la seconde chaudière qui sera installée l'an prochain.