Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Bernard Heuvelmans avec un moulage de traces de «bigfoot».
© Alain BENAINOUS/Gamma-Rapho via Getty Images

Cryptozoologie

Le scientifique qui croyait au yéti

Un documentaire inédit, projeté au Palais de Rumine vendredi, revient sur l'extraordinaire carrière de Bernard Heuvelmans, fondateur belge de la cryptozoologie, la science des animaux inconnus. Portrait d'un savant hors norme

On le dit gigantesque, poilu, féroce surtout. Mi-homme, mi-singe, il errerait dans les neiges de l’Himalaya, laissant derrière lui d’énormes empreintes inquiétantes. Le yéti, créature inspirée de légendes tibétaines, fait aujourd’hui encore partie intégrante de la culture populaire. Un mythe que les scientifiques n’ont jamais vraiment pris au sérieux… sauf un.

Bernard Heuvelmans, zoologue belge, a consacré sa carrière à traquer l’abominable homme des neiges. Et pas seulement: pendant cinquante ans, ce Sherlock Holmes animalier s’est passionné pour les bêtes mystérieuses, du monstre du Loch Ness au tentaculaire kraken. Une spécialisation à laquelle le savant a même donné un nom: la cryptozoologie, ou l’étude des animaux inconnus de la science.

Audacieuse et stimulante, son approche se situait au carrefour de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la mythologie

Benoît Grison, sociologue des sciences et biologiste français

Chercheur chevronné pour les uns, illuminé pour les autres, Bernard Heuvelmans, décédé en 2001 à l’âge de 84 ans, demeure un personnage méconnu et controversé. C’est cette ambiguïté qui a poussé le réalisateur belge David Deroy à documenter sa vie dans Rebelle de la science, un film qui sera projeté en avant-première au Palais de Rumine vendredi, dans le cadre de la manifestation Ciné au Palais.

«Dans mes films, j’aime gratter le vernis. Au premier abord, Bernard Heuvelmans peut passer pour un plaisantin. Mais derrière ce rideau de fumée, il y a une personnalité complexe, à la marge, oscillant constamment entre une sensibilité scientifique aiguisée et un attrait pour le merveilleux.»

Savoir populaire

Au départ, rien ne prédestinait ce savant rigoureux à la chasse aux monstres. Né au Havre en 1916, de parents belges ayant fui l’invasion allemande, Bernard Heuvelmans se passionne très tôt pour l’astronomie, la zoologie et les théories de l’évolution, bouquinant Darwin alors qu’il n’a que 10 ans. Après des études en biologie à l’Université libre de Bruxelles, le jeune homme consacre sa thèse à l’oryctérope, rare mammifère africain et symbole folklorique local. Cet animal, semblable à un rongeur avec un groin de cochon, sera la première des drôles de créatures à captiver le scientifique.

En 1955, après s’être adonné quelques années à son autre passion, le jazz, ce touche-à-tout publie Sur la piste des bêtes ignorées, un ouvrage qui pose les bases de la cryptozoologie. C’est le tsunami: traduit en plusieurs langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires, le livre passionne les foules autant qu’il irrite le milieu scientifique. Qui ne trouve pourtant pas grand-chose à redire. Car si les objets d’étude d’Heuvelmans sont sulfureux, sa méthode, elle, se révèle tout à fait rigoureuse.

«Audacieuse et stimulante, son approche se situait au carrefour de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la mythologie», souligne Benoît Grison, sociologue des sciences et biologiste français qui a bien connu le chercheur. Et son minutieux recoupement des sources. «Le cryptozoologue s’appuie sur le savoir populaire. Mais plutôt que de vagues légendes, il fait appel à des récits de première main, de personnes affirmant avoir aperçu un animal mystérieux. Si de multiples témoignages convergent dans une même région donnée, il faut encore qu’ils correspondent à ce que l’on sait de l’espèce et de l’écologie de la région. Par exemple, on a conclu que le seul lac du Loch Ness n’aurait pas de quoi nourrir un groupe de «monstres» de la taille d’une orque. Après seulement, on se lance à la recherche de preuves matérielles.»

Un singe sous la glace

S’il se penche sur l’énigme du serpent de mer ou du poulpe géant, c’est bien la figure de l’homme-singe qui obsède Heuvelmans. Une créature que le zoologue imagine plus pacifique que terrifiante. Ami du dessinateur Hergé, le cryptozoologue inspirera d’ailleurs à son compatriote le personnage de yéti bienveillant dans Tintin au Tibet.

Mais l’année 1968 fait tout basculer. En séjour aux Etats-Unis, Bernard Heuvelmans entend qu’un forain du Minnesota expose le cadavre d’un prétendu homme-singe, emprisonné dans un bloc de glace. Intrigué, le scientifique passe de longues heures à observer cet hominidé velu au nez retroussé. Pour lui, pas de doute: le yéti est en fait un homme de Néandertal ayant survécu à l’écart de la civilisation. Une théorie saugrenue qui aliénera considérablement le zoologue, même s’il n’en démordra jamais. Quant à l’homme-singe congelé, il disparaîtra mystérieusement avant de pouvoir être étudié de plus près.

Archives lausannoises

A la fin des années 90, se sentant décliner, Heuvelmans offre au Musée de zoologie de Lausanne de récupérer ses archives. «Nous avons hésité avant d’accepter ce legs un peu particulier, raconte Michel Sartori, directeur de l’institution. Mais il s’agissait d’un travail colossal réunissant plus de 50 000 dossiers, autant dire une mine de renseignements!»

Lire aussi:  Le mythe du yéti brisé par la génétique

Aujourd’hui, la cryptozoologie se trouve souvent instrumentalisée par des internautes fantasques et complotistes. Mais quelques scientifiques continuent d’explorer le domaine en découvrant de nouvelles espèces, du saola, sorte de chèvre-antilope vietnamienne, à une sorte de loutre géante qui aurait été pistée en Guinée-Bissau. Le cœur de l’héritage d’Heuvelmans pour Michel Sartori: «Avant tout, il a prouvé au monde qu’on était loin de l’avoir entièrement exploré.»


«Rebelle de la science», documentaire de David Deroy, projeté dans l’Aula du 3e étage du Palais de Rumine (Lausanne) en présence du réalisateur, vendredi 2 février à 18h30

Publicité
Publicité

La dernière vidéo sciences

Sécheresse et feux de forêts vus de l’espace

Chaque année, 350 millions d’hectares de forêts, friches et cultures sont ravagés par des incendies, soit la taille de l’Inde. L’astronaute allemand Alexander Gerst partage sur Twitter sa vue panoramique sur le réchauffement climatique depuis la Station spatiale internationale

Sécheresse et feux de forêts vus de l’espace

This handout picture obtained from the European Space Agency (ESA) on August 7, 2018 shows a view taken by German astronaut and geophysicist Alexander Gerst, showing wildfires in the state of California as seen from the International Space Station…
© ALEXANDER GERST