«Pour moi, il était clair dès le début que la mission Mosaic ne serait pas une croisière de recherche comme une autre, mais plutôt une expédition. Ce qui signifie que les choses pouvaient ne pas se dérouler comme prévu.»

La chimiste de l’atmosphère Julia Schmale, du Laboratoire de recherches en environnements extrêmes de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, s’était préparée à toutes sortes d’éventualités lorsqu’elle est montée à bord du Polarstern. Ce navire de recherche s’est volontairement fait prendre dans les glaces arctiques au mois d’octobre 2019 dans le cadre de la mission internationale Mosaic – pour «Observatoire dérivant multidisciplinaire pour l’étude du climat arctique». Son objectif est d’étudier les changements en cours dans cette région du monde où le réchauffement climatique est deux fois plus rapide que la moyenne mondiale.

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Mais alors que les chercheurs se préoccupaient plutôt des difficultés inhérentes à la recherche en zone polaire, comme le froid, les tempêtes, ou encore les mouvements de la glace, c’est la pandémie de Covid-19 qui les a contraints à revoir leurs plans. Le dernier renouvellement d’équipage prévu début avril, qui devait se faire par la voie des airs depuis l’île de Spitzberg, n’a pas pu avoir lieu en raison de restrictions sur les déplacements internationaux. Les chercheurs et autres membres de l’équipage, soit une centaine de personnes, sont depuis bloqués sur le navire. Seuls sept d’entre eux ont été évacués à bord de petits avions.

L’Institut de recherche polaire allemand Alfred Wegener (AWI), qui dirige l’expédition, a dû rapidement trouver une solution d’urgence pour les autres passagers. Le Polarstern va donc quitter son camp de base sur la banquise, pour prendre la direction de l’archipel norvégien du Svalbard, un voyage qui prendra environ deux semaines. Là, il rencontrera deux autres bateaux spécialement affrétés pour l’occasion, qui permettront de renouveler l’équipage et de le réapprovisionner. Le navire de recherche reprendra alors sa route vers la banquise pour la suite de la mission.

Pas de Covid-19 à bord

Ces nouvelles dispositions vont rallonger le séjour à bord des chercheurs d’environ deux mois. «Pour certaines personnes, c’est difficile, pour d’autres pas du tout. Personnellement, je vois cette situation comme une opportunité unique de continuer mes mesures sur l’environnement arctique. L’humeur à bord est bonne et nous nous sentons la responsabilité de continuer la mission. Donc, bien que ce ne soit pas facile d’être loin pendant si longtemps de la famille, des amis et des collègues, nous passons de bons moments ici et vivons sans les restrictions dont les gens font l’expérience ailleurs», raconte Julia Schmale, jointe par e-mail.

L’isolement du Polarstern a en effet protégé les chercheurs de toute contamination par le SARS-CoV-2, si bien qu’ils peuvent continuer à y vivre normalement. Pour les responsables de la mission, il est crucial que le nouveau coronavirus ne pénètre pas sur le navire à l’occasion du prochain renouvellement d’équipage. Des précédents – comme celui du bateau de croisière Diamond Princess, en quarantaine au large du Japon pendant tout le mois de février avec plus de 700 cas de Covid-19 – ont montré que la promiscuité qui règne sur ces embarcations peut en faire d’importants foyers de la maladie. Les nouveaux membres d’équipage du Polarstern vont donc être placés en quarantaine et testés à plusieurs reprises avant leur transfert à bord.

Interruption qui tombe mal

Les péripéties actuelles du navire ne seront pas sans conséquences pour la mission scientifique elle-même. Les chercheurs avaient déployé de nombreux instruments sur la glace autour du bateau. Certains de ces équipements ne pourront pas fonctionner de manière autonome pendant que le Polarstern fera route vers le Svalbard. Il y aura donc une interruption dans certaines mesures, alors même que l’objectif de Mosaic était d’étudier l’environnement polaire pendant une année entière.

De plus, cette interruption ne tombe pas au meilleur moment. «Le timing est tel que nous partons alors que la saison de la fonte des glaces a commencé. C’est une période importante dans l’année, que nous aurions aimé étudier en détail», indique Julia Schmale, dont les propres travaux ne seront toutefois pas trop durement touchés. Ses mesures sur les particules fines dans l’air sont effectuées depuis un laboratoire installé sur le bateau, qui pourra continuer à fonctionner malgré le déplacement du Polarstern. D’après la chercheuse, l’impact de cette interruption sera limité par rapport à l’ensemble de la mission Mosaic, qui doit se prolonger jusqu’au mois d’octobre prochain.

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