Alors que les cas d’infections au Covid-19 semblent augmenter dans les écoles – comme le confirment notamment les derniers chiffres du canton de Genève –, une dizaine de scientifiques suisses s’insurgent, dans une lettre ouverte publiée le 14 octobre dans la revue Swiss Medical Weekly, contre les récentes déclarations de la Société suisse de pédiatrie (Pédiatrie suisse). Cette dernière plaidait en effet pour une stratégie scolaire harmonisée à l’échelle de la Suisse, pour que la vaccination des plus de 12 ans contribue à atténuer l’impact négatif de la pandémie sur les enfants, mais aussi pour «une réduction au strict minimum des tests de masse, de l’obligation du port du masque, ou des ordres de quarantaine dans les établissements scolaires».

«Nous soutenons fermement l’appel à une stratégie de santé publique uniforme pour les écoles en Suisse, écrivent les deux auteures principales Olivia Keiser, professeure associée à l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, et Isabella Eckerle, responsable de recherche sur les maladies virales émergentes des Hôpitaux universitaires de Genève. Nous sommes d’accord sur le fait que la couverture vaccinale dans la population éligible doit être augmentée pour protéger les groupes d’âge qui n’ont pas encore accès au vaccin. Cependant, nous pensons que l’objectif premier de toute stratégie de santé publique pour les écoles devrait être de garantir une éducation non perturbée, mais aussi sûre pour les enfants.»

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Dans leur texte, les experts reviennent en détail – à l’aide des dernières données scientifiques disponibles – sur les différents points avancés par Pédiatrie suisse pour soutenir leur stratégie, notamment que «le variant Delta n’engendrait pas d’évolutions plus sévères de la maladie que les variants précédents», que «même pour Delta, la direction de transmission la plus importante était celle des jeunes adultes vers les enfants plutôt que l’inverse et que le champ de transmission le plus important restait la famille et le ménage» ou encore «qu’il était peu probable que le port du masque ait un impact pertinent sur l’évolution générale de la pandémie et que les systèmes de filtration de l’air pour éliminer le SARS-CoV-2 ne constituaient pas une priorité pour la lutte contre le virus»…

Augmentation du nombre absolu de cas graves

Premier point: l’effet du variant Delta sur les enfants. Pour les auteurs, «les données concernant le variant Delta et ses effets sur la gravité des infections continuent d’émerger, ce qui rend l’affirmation de Pédiatrie suisse prématurée. A notre connaissance, seules des données nationales limitées évaluant la gravité de la maladie chez les enfants en Suisse depuis le début de la circulation du variant Delta ont été partagées. Néanmoins plusieurs études suggèrent que, au moins chez les adultes, Delta peut conduire à des résultats plus graves que les variants précédents.» Et les scientifiques de citer une étude en prépublication réalisée au Canada, montrant que Delta était associé à une augmentation significative du risque d’hospitalisation, d’admission en unité de soins intensifs et de décès chez les jeunes adultes et les adultes plus âgés, et qu’il augmentait le risque d’hospitalisation chez les enfants de moins de 10 ans par un facteur de 2,5.

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Les déclarations de Pédiatrie suisse s’appuyaient, quant à elles, sur des données américaines des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) sur les hospitalisations d’enfants et d’adolescents associés au Covid-19 entre mars 2020 et août 2021. «Même si ces dernières montraient que les proportions d’enfants et d’adolescents souffrant d’une maladie grave ne présentaient pas de différence statistiquement significative avant et pendant la période de prédominance de Delta, elles ont aussi révélé que l’augmentation de la circulation du variant Delta hautement transmissible a entraîné une multiplication par près de cinq des hospitalisations associées au Covid-19 chez les enfants et les adolescents et par près de dix dans le groupe d’âge de 0 à 4 ans, un enfant hospitalisé sur quatre nécessitant un traitement en soins intensifs», tempère le groupe d’experts.

Transmission en hausse chez les écoliers

Qu’en est-il à présent des évidences scientifiques quant à la transmission du SARS-CoV-2 en milieu scolaire? Selon le groupe de scientifiques, depuis la rentrée plusieurs cantons ont connu des poussées très importantes de cas chez les enfants qui ne correspondent pas à celles observées chez les adultes. «Il est très peu probable que la majorité de ces enfants aient contracté leur infection en dehors de l’école lorsqu’un grand nombre d’enfants appartenant à la même classe ou à la même école présentent un test positif dans un laps de temps très court», observe ce dernier.

Par ailleurs, plus de la moitié de la population adulte en Suisse est à présent entièrement vaccinée, et bien que des cas d’infection malgré le vaccin se produisent, ceux-ci sont beaucoup moins fréquents que chez les personnes non vaccinées. «Si la transmission se faisait principalement des adultes aux enfants, nous nous attendrions à ce que le nombre de cas chez les plus jeunes diminue avec l’augmentation des taux de vaccination des adultes, plutôt que d’augmenter, comme nous l’avons observé», relèvent les scientifiques.

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Des données provenant du Royaume-Uni tendent également à montrer que les jeunes âgés de 2 à 16 ans étaient plus susceptibles d’être le premier cas dans leur foyer, même avant la prédominance des variants plus transmissibles. «Cette étude indique clairement que les enfants peuvent transmettre le virus au sein des ménages ainsi que dans les établissements d’enseignement, et les preuves qui s’accumulent indiquent une augmentation de la transmission parmi les écoliers. Aucune étude de ce type n’est encore disponible en Suisse, et en choisissant délibérément de ne pas tester les enfants ou de ne procéder qu’à des tests sporadiques, on passe à côté de données épidémiologiques importantes sur l’infection par le SARS-CoV-2», déplorent Isabella Eckerle et Olivia Keiser.

De l’efficacité des mesures

Enfin, les mesures. Contrairement aux affirmations de Pédiatrie suisse, les auteurs rappellent que des études récentes des CDC américains sont arrivées à la conclusion que les comtés où le port d’un masque n’était pas obligatoire à l’école avaient 3,5 fois plus d’infections au Covid-19 que ceux où ce dernier était requis.

«La question de savoir si l’amélioration de la qualité de l’air intérieur peut entraîner une réduction du risque de pathogènes respiratoires ne fait guère débat», ajoutent en outre ces derniers. Une recherche menée dans des écoles américaines a, entre autres, révélé que l’incidence du SARS-CoV-2 était 39% plus faible dans les écoles qui amélioraient la ventilation, alors qu’une étude de modélisation, menée par une équipe genevoise, a montré que les interventions combinées (à savoir la ventilation naturelle, le port du masque et l’usage de filtres HEPA) diminuent de 30 fois la quantité cumulée de virus absorbée par les occupants exposés dans une salle de classe.

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En conclusion, le groupe de scientifiques préconise donc l’utilisation de mesures dans les écoles afin de réduire les perturbations dans l’éducation des enfants et protéger les populations qui ne sont pas encore éligibles à la vaccination. «L’adoption du principe de précaution permettra de prévenir d’éventuelles conséquences négatives inconnues sur la santé à long terme. En appliquant des mesures efficaces connues, les enfants vulnérables, les adultes et l’ensemble du système de santé seront plus en sécurité. La protection des enfants n’est pas seulement un impératif moral, elle nous aide aussi à contrôler la situation épidémique et à assurer une éducation continue au cours de l’hiver prochain.»