Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Centrale nucléaire de Beznau près de l'Aare, le 19 mars 2007 (Martin Ruetschi/Keystone)
© MARTIN RUETSCHI

Nucléaire

Comment se rappeler où sont cachés les déchets radioactifs

La Suisse et certains pays prévoient d'enterrer à des centaines de mètres sous terre leurs déchets radioactifs. Un consortium international réfléchit aux solutions pour que les générations futures ne les oublient pas

Ce jour, presque trente ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en Ukraine – c'était le 26 avril 1986 –, des centaines de réacteurs nucléaires produisent de l'électricité dans le monde. Quelques dizaines ont été stoppés et certains sont en cours de démantèlement. Même si toutes les centrales étaient arrêtées demain, elles laisseraient derrière elles des quantités gigantesques de déchets radioactifs. Une des options envisagée par certains pays – la Suisse, la France, la Finlande et les Etats-Unis par exemple – est de déposer ces déchets en couches géologiques profondes à des centaines de mètres sous terre, et ce pour l'éternité. Mais comment garder vivante la mémoire du lieu où sont cachés ces déchets et ce pour protéger les générations futures?

Les déchets radioactifs contiennent différents types d'atomes radioactifs appelés isotopes qui sont le résultat de la fission des atomes d'uranium et de plutonium. Selon la nature de ces isotopes, la période nécessaire pour que les déchets atteignent le taux de radioactivité naturelle est plus ou moins grande. Ainsi la période nécessaire pour que la moitié des noyaux du tritium se désintègrent est de 71 jours. Elle est de 250 jours pour l'iode-131. Mais la période des isotopes de plutonium varient entre 6560 années et... 1,1 million d'années. Celle de l'uranium-238 atteint 704 millions d'années!

Chronologie interactive: «Nucléaire civil: Histoire d'une énergie contestée»

Les personnes en charge de réfléchir au défi de la mémoire des déchets enfouis doivent donc se projeter sur une échelle de temps très grande. Et anticiper sur un million d'années revient à prendre en compte les 30000 prochaines générations humaines soit 5 fois plus que depuis les Egyptiens. La France a été un des premiers pays à envisager la question du souvenir des déchets du nucléaire. «La démarche existe depuis 1994, année de fermeture du site nucléaire de la Manche dans le Cotentin, explique Patrick Charton, en charge du programme mémoriel à l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Les solutions développées alors servent aujourd'hui de référence pour les sites de stockage actuels et futurs».

Selon la réglementation française, la mémoire des sites doit être capable de perdurer au moins trois siècles pour les stockages en surface et cinq siècles pour les dépôts de déchets enfouis sous terre. «Au delà, nous n'avons pas de date définie, continue le spécialiste français. On pense depuis 1994 à la mémoire pour 'demain' et 'après-demain' c'est-à-dire sur plusieurs siècles. Actuellement, on réfléchit à des solutions pour le prochain millénaire. Mais je ne pense pas qu'on atteindra les 100000 ans».

Un message déformé au fil du temps

Ces solutions, l'agence française les partage avec un groupe de représentants de 12 pays membres de l'OCDE, dans le cadre d'un projet international de réflexion sur la mémoire du stockage géologique. La Suisse en fait partie, via la Nagra, le centre de compétences techniques pour la gestion des déchets radioactifs en Suisse, et l'Office fédéral de l'énergie. Actuellement, les déchets suisses sont stockés temporairement dans un entrepôt en surface à Würenlingen (AG) dans l'attente d'être transférés vers un site sous-terrain permanent qui est en cours de sélection. «La fabrication d'immenses monuments mégalithiques avec un message de danger constituait une des idées proposées dans les années 90 par les Etats-Unis, raconte Anne Claudel, responsable du projet de mémoire à la Nagra. Mais on s'est vite rendu compte que ça ne pouvait pas fonctionner à long terme à cause de l'évolution du langage et de la symbolique».

Pour qu'un message se transmette de génération en génération, deux éléments doivent résister aux affres du temps: la langue et la signalétique – ou sémiotique – pour le message, et le support. «Ce dernier est la partie la plus facile, commente Patrick Charton. Il existe des matériaux durables comme la pierre ou des disques de saphir qui peuvent durer des milliers voire des millions d'années.» Dans le Cotentin, l'Andra utilise du papier résistant dit permanent – une invention américaine qui dure entre 600 et 1000 ans – pour archiver toutes les informations qui concernent le site de la Manche. Chaque archive existe en plusieurs copies conservés en des lieux répartis sur le territoire, et pour chacune il existe des versions détaillées et résumées. «On pourrait envisager de créer des archives spécialisées du nucléaire comme ce que fait le Royaume-Uni, mais au niveau international plutôt que suisse», précise Anne Claudel.

Infographie: Ce que Fukushima a changé (ou pas) dans le nucléaire civil

Pour les spécialistes, il est plus compliqué d'identifier le message car il dépend directement de l'humain et de l'organisation de la société. Quelle langue parleront les habitants dans 1000 ans? «Selon les linguistes, il n'y aura pas de bouleversements d'ici 500 ans, mais dans 5000 ans, on ne sera peut-être plus capable de lire le français», explique Patrick Charton. Idem avec les symboles dont la compréhension varie énormément avec le temps: est-ce que le symbole de la radioactivité sera compris comme tel, et la tête de mort comme un danger? «Je ne suis pas très favorable à un pictogramme de danger, car il peut au contraire susciter la curiosité, il faudrait plutôt un message pédagogique», continue le spécialiste. L'Andra a signé en novembre dernier un partenariat avec l'Université de Limoges, spécialisée en sémiotique, pour réfléchir sur la signalétique la plus adaptée.

Des rites tous les deux ans

Une des pistes envisagées et qui a déjà cours depuis 2012 autour du site de la Manche, est la mise en place de rites; des dizaines de riverains et de spécialistes sont invités tous les dix ans à se réunir avec les experts de l'Andra pour échanger sur les approches mémorielles. Le spécialiste de l'Andra avoue même souhaiter que les habitants s'organisent d'eux-mêmes en associations pour entretenir les dispositifs de souvenir et créer les leurs.

Mais même s'ils sont régénérés par des rituels, les messages risquent d'être déformés, modère Anne Claudel. C'est pourquoi les experts s'accordent pour dire qu'il faut combiner les approches pour multiplier les chances de faire perdurer la mémoire. En plus de celles mentionnées, l'Andra s'intéresse beaucoup aux méthodes utilisées par des sociétés humaines qui ont fait la preuve de leur capacité à garder vivant un patrimoine. C'est le cas de l'Académie française par exemple, qui existe depuis le XVIIIe siècle et qui se targue de n'avoir rien perdu depuis. 

Archéologie au futur antérieur et «radiochats»

Parmi les autres pistes en cours d'étude à l'Andra figure l'archéologie du paysage qui consiste à placer en grand nombre des coupelles de céramiques avec des inscriptions dans les tumulus de terre laissés comme «traces» à la surface des sites de stockages pour intriguer les futurs archéologues. Des chercheurs étudient actuellement les propriétés d'usure des céramiques et leur interaction éventuelle avec le substrat géologique.

On est loin des idées extravagantes soumises il y a près de trente ans par un groupe de scientifiques à l'appel du département américain de l'énergie, comme des «radiochats» génétiquement modifiés qui changent de couleur au contact des radiations ou un clergé «atomique» qui se relaierait le «savoir nucléaire» sur des millénaires. Patrick Charton rétorque: «Il n'y a pas d'idée loufoque mais nous ne sommes pas en train de nous dire: que faire dans 10000 ans? On est plutôt à la recherche d'un continuum avec des dispositifs qui perdurent.»

La Suisse et les pays partenaires du projet international doivent produire un rapport décrivant toutes les approches possibles d'ici 2018. Chaque pays pourra alors choisir la combinaison de dispositifs qu'il juge la plus adaptée à son territoire. 


A lire sur le sujet:


Publicité
Publicité

La dernière vidéo sciences

Sécheresse et feux de forêts vus de l’espace

Chaque année, 350 millions d’hectares de forêts, friches et cultures sont ravagés par des incendies, soit la taille de l’Inde. L’astronaute allemand Alexander Gerst partage sur Twitter sa vue panoramique sur le réchauffement climatique depuis la Station spatiale internationale

Sécheresse et feux de forêts vus de l’espace

This handout picture obtained from the European Space Agency (ESA) on August 7, 2018 shows a view taken by German astronaut and geophysicist Alexander Gerst, showing wildfires in the state of California as seen from the International Space Station…
© ALEXANDER GERST