Portrait

Sebastian Copeland, la cinquantaine rugissante

Photographe, explorateur et activiste: l’aventurier anglais tout-terrain utilise ses fabuleux clichés pour tenter de sauver un monde en voie de disparition

Voilà quarante ans qu’il vit en Californie, mais on remarque tout de suite qu’il est anglais: thé au lait (chaud) en terrasse parisienne, chaussettes violettes, et une élégance intouchable pour nous autres péquenots du continent.

Puis notre regard file vers ses mains, après les photos flippantes publiées sur son site début mars: les doigts gonflés et noircis, façon Shrek, après une aventure qui a tourné très court. Sebastian Copeland avait prévu de marcher 700 kilomètres jusqu’au Pôle Nord, mais sa Last Great March s’est arrêtée après quelques jours: températures à moins 60 degrés, hypothermie et tremblements incontrôlables, et un abandon obligatoire avec des mains en vrac. «Ça va mieux, mais je n’ai pas complètement récupéré», dit-il en montrant une phalange encore bien abîmée. «L’autre jour, il faisait douze degrés, elle est devenue toute violette.» Faut-il le rassurer en lui parlant des lois supérieures de Mother Nature, ou des faibles statistiques de réussite quand on file grand Nord (à peine 20%)? Inutile, il sait cela mieux que personne.

Et puis il a toujours mal à son âme: «Je prends ça comme une défaite. J’étais parti pour sensibiliser au réchauffement climatique, et on tombe sur des températures jamais vues depuis dix-huit ans. Ça m’a rendu humble. Jusqu’ici, je croyais qu’il y avait les amateurs et les professionnels de l’aventure, et je me classais bien entendu dans la deuxième catégorie. J’ai compris que ce n’était pas aussi simple.» Une défaite? Il sait bien que non. Mais il avait besoin de le prendre comme ça pour mieux apprendre.

Retour à la vie réelle

Lancez-le sur les pôles, et c’est une histoire sans fin qui commence. Sa traversée de l’Antarctique en 2012, son expédition au Pôle Nord (réussie celle-là) en 2009 pour fêter le centenaire du pionnier Robert Peary: il raconte des choses qu’on n’aurait jamais pu imaginer. Le chaos visuel sous la tente avec la buée qui envahit l’espace à chaque expiration, l’ironie devant une pauvre rondelle de brûleur à 25 centimes qui fout en l’air tout un projet à 400 000 dollars quand elle casse, la glace qui se déplace pendant la nuit et condamne à regagner les kilomètres conquis à la dure la veille…

Il parle aussi de la pression de ce drôle de monde: les attentes des partenaires, le nombre de personnes investies, et une vie personnelle pas simple à gérer à l’approche du départ. Surtout avec une épouse et deux petites filles nées en 2014 et en 2016: «C’est l’envers de l’aventure, ça coûte à la famille», dit-il dans un français parfait, héritage de son père, le célèbre compositeur Jean-Claude Casedesus. Et le retour à la vraie vie, après cet univers de glace? Tellement ingérable qu’il passe en général une grosse semaine dans un hôtel proche de la civilisation en guise de sas de décompression. «Afin d’être prêt à redevenir soi-même», et aussi redécouvrir un corps caché par les vêtements pendant des mois, un visage mangé par la barbe, le bruit et les odeurs: «Le pire, ce sont les gaz d’échappement. Même en pleine campagne, dès qu’il y a une voiture au loin, on a l’impression d’avoir le nez dedans.»

Explorateur désenchanté

Réalisateur de films publicitaires dans sa première vie, Sebastian Copeland a quitté sans regret un monde qui lui aura enseigné la discipline visuelle et les codes de communication. Désormais photographe, il présente une vue plutôt humble sur ses productions en jurant que «la vraie qualité, c’est avant tout l’accès à des endroits rares». Sa mission d’activiste l’a amené à Paris pour préparer l’automne 2018: il exposera 80 de ses clichés sur les grilles du Sénat, au jardin du Luxembourg, ainsi qu’à la galerie du Royal Monceau, le palace du 8e arrondissement. Pour quel message? «Aider les gens à tomber amoureux de leur monde pour mieux le sauver», voilà une accroche marketing séduisante.

Même si on fonce dans le mur, c’est toujours bien d’appuyer sur le frein. Mieux vaut le prendre à 60 qu’à 100 km/h

Mais son ouvrage Arctique, un monde en voie de disparition, le dit plus clairement: le combat est probablement perdu d’avance. Pour une philosophie à deux pôles, là aussi. Un côté bouddhiste revendiqué, basé sur la régénération permanente et l’absence d’attaches à la réalité. Et le verso, bien plus dur: «L’être humain est un virus, un agent qui habite et détruit le monde qu’il a conquis. Et il en sera ainsi jusqu’à ce que le monde disparaisse, et le virus avec.» Avec cette métaphore: si l’univers, né voilà 4,5 milliards d’années, était une année pleine et débutait un 1er janvier, l’homme n’y arriverait que le 31 décembre à 23h59. «Donc on n’est rien, on existe à peine. A mon avis, on n’a pas d’avenir sur cette planète. Stephen Hawking l’a dit avant moi: on en a encore pour mille ans, tout au plus. Je le trouve presque généreux, je ne suis pas certain que ça dure jusque-là.»

Pas facile de garder le cap de l’activisme, dans ces conditions. Surtout depuis quelques mois, avec un enthousiasme né de la COP 21 balayé par Donald Trump et ses décrets au sabre. «Il y a plein de choses qui démoralisent parfois, oui.» Alors à quoi bon continuer? «Parce que même si on fonce dans le mur, c’est toujours bien d’appuyer sur le frein. Mieux vaut le prendre à 60 qu’à 100 km/h.»


En dates

1964. Naissance à Paris

2009. Expédition au Pôle Nord

2010. Sortie du film Into The Cold

2015. Publication de Arctica, The Vanishing North (Editions teNeues)

2017. The Last Great March

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