Biodiversité

Au secours des requins et du bois de rose

Une conférence a passé en revue les espèces menacées par le commerce international. Son but: déterminer le niveau de protection auquel chacune a droit. Les débats ont été houleux

Des requins aux éléphants, en passant par les ours blancs et le bois de rose: la 16e conférence des parties de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) a une nouvelle fois passé en revue, ces douze derniers jours à Bang­kok, le statut à accorder aux animaux et végétaux les plus divers. A certains, elle a accordé une protection légale renforcée, à d’autres elle a légué une protection égale ou inférieure. Entre intérêts économiques et souci de la biodiversité.

La Cites a été créée en 1973 à Washington pour contrôler les effets potentiellement catastrophiques du commerce international sur la vie sauvage. Elle compte aujourd’hui 178 Etats parties, donc la quasi-totalité des pays du monde, et fournit un certain niveau de protection à plus de 30 000 espèces, soit à quelque 5000 espèces de faune et 28 000 espèces de flore. Tous les trois ans, à l’occasion de ses conférences des parties, elle redéfinit le statut à réserver aux animaux et aux végétaux, en les incluant notamment dans deux annexes: l’Annexe I, qui comprend les espèces en voie d’extinction (et interdit leur commerce); et l’Annexe II, qui énumère les espèces susceptibles d’être menacées d’extinction (et réglemente leur commerce pour éviter à terme une exploitation incompatible avec leur survie).

Les requins

L’acquis le plus spectaculaire de cette 16e conférence est l’entrée de cinq espèces de requins (le requin océanique à pointe blanche, le requin-taupe et les trois requins-marteaux halicorne, grand et lisse) dans l’Annexe II, à savoir dans la catégorie d’animaux ou de végétaux dont le commerce est sévèrement régulé.

Cela n’a pas été sans mal. Refusée lors de la conférence précédente il y a trois ans, cette mesure a été contestée jusqu’au dernier jour par un certain nombre de pays, comme le Japon, impliqués dans le commerce d’ailerons, un mets très prisé en Extrême-Orient. Mais les 100 millions de requins abattus chaque année dans le monde et le risque de voir 90% de ces animaux disparaître d’ici à un siècle, selon les chiffres de l’Organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ont fini par peser plus lourd.

«Il s’agit d’une décision exceptionnelle, commente Mathias Lörtscher, responsable de la protection des espèces à l’Office vétérinaire fédéral et chef de la délégation suisse à Bangkok. La Cites avait jusqu’ici évité de se prononcer sur la protection d’espèces marines à haute valeur commerciale. Cette fois, le pas est franchi.»

Les tortues

Autres animaux à bénéficier de la conférence, plusieurs dizaines d’espèces de tortue d’eau douce et de tortue terrestre, dont la tortue étoilée de Birmanie, se sont vu accorder à Bangkok un niveau de protection renforcé.

Les délégations américaine et chinoise ont milité conjointement pour une meilleure défense de ces animaux, menacés aussi bien par les pratiques de la médecine asiatique traditionnelle et les goûts culinaires orientaux que par une demande croissante en animaux de compagnie de toutes sortes.

Les arbres

La communauté internationale a aussi profité du rendez-vous de Bangkok pour intensifier la protection de certains arbres. Elle a ainsi placé dans les annexes de la convention plus de 200 espèces malgaches, asiatiques et latino-américaines, dont des essences de bois de rose et d’ébène.

Les arbres, comme les animaux, sont l’objet de toutes sortes de trafics, que contrôlent régulièrement des mafias. «L’abattage illégal vaut aux criminels plus de 30 milliards de dollars par an», a récemment assuré le directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), Achim Steiner.

Les rhinocéros

La conférence n’a pas changé de catégorie les rhinocéros, qui bénéficient déjà d’un haut niveau de protection légale. Mais elle a lourdement insisté pour que les pays mêlés au commerce de leurs cornes se montrent beaucoup plus vigilants envers les chasseurs et les négociants qui violent l’esprit, sinon toujours la lettre, de la loi (LT du 08.03.2013).

Face à un commerce croissant de cornes prélevées en Afrique du Sud (notamment dans le parc Kruger) pour gagner le Mozambique et, de là, le Vietnam, la conférence a appelé ces deux derniers pays à faire de gros efforts. Elle a demandé au Mozambique d’apporter une attention particulière à la promulgation des lois et d’appliquer des sanctions dissuasives «pour combattre avec efficacité les crimes contre la vie sauvage». Parallèlement, elle a exigé du Vietnam de mettre en place des «stratégies de réduction de la demande» et de détailler dans un rapport à la Cites d’ici à fin janvier 2014 les mesures prises, notamment le nombre d’arrestations, de saisies et de condamnations effectuées.

Les éléphants

L’éléphant d’Afrique a eu le triste privilège de figurer parmi les vedettes de la conférence. Il est aujourd’hui victime d’un braconnage sans précédent depuis l’interdiction du commerce planétaire de l’ivoire en 1989. Le commerce de cette précieuse matière a doublé depuis 2007 et plus que triplé depuis 1998. Ce qui a causé l’abattage de 25 000 de ces animaux en 2011 et celui d’un nombre sans doute supérieur de ces bêtes en 2012, selon une récente estimation de la Cites.

Dans l’espoir d’en savoir plus sur les trafiquants, organisés en puissants syndicats du crime, la conférence a demandé aux pays réalisant une saisie «importante» (au moins 500 kilos) de prélever des échantillons et de les faire analyser dans un délai de 90 jours. L’ADN ainsi collecté devrait permettre de déterminer l’origine des défenses et, donc, de localiser les points faibles du dispositif de protection des pachydermes.

Les ours blancs

Une espèce emblématique, l’ours blanc, a, elle, manqué son passage de l’Annexe II à l’Annexe I. Cette modification, demandée par les Etats-Unis, a été refusée au terme de débats houleux et d’un vote très serré (42 voix contre, 38 pour et 46 abstentions). Les opposants (dont faisait partie la Suisse) ont estimé que, malgré la pression du réchauffement climatique, cette espèce ne réunissait pas les conditions requises pour un tel transfert, à savoir une toute petite population, une aire de répartition très réduite et une forte réduction d’effectif due au commerce international.

La prochaine conférence des parties a été agendée en 2016 en Afrique du Sud. D’ici là, le plus dur restera à faire: mettre en œuvre les décisions prises.

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