Avec l’arrivée des beaux jours, les oiseaux migrateurs rentrent de leurs quartiers d’hiver, au Sud. Le retour des huppes fasciées, oiseaux rares au plumage orangé et dotés d’une huppe érectile, est très attendu par des chercheurs de la Station ornithologique de Sempach. Soixante de ces volatiles, qui regagnent les nichoirs romands ayant permis la conservation de l’espèce dans nos régions, ont été équipés l’an dernier d’un dispositif permettant de suivre leur voyage vers l’Afrique: des géolocalisateurs. Une technologie très récente «qui révolutionne le monde de l’ornithologie, tant on connaît mal les migrations des petits oiseaux», affirme Erich Baechler, l’un de ses développeurs à Sempach.

Les géolocalisateurs sont des appareils électroniques miniatures dont le poids a été réduit à un gramme environ, ce qui permet leur installation sur des volatiles de petite taille. Contrairement aux plus lourdes balises Argos – comme celle qui équipe la cigogne Max – ils n’émettent aucun signal, mais mesurent et enregistrent à l’aide de senseurs optiques l’intensité du rayonnement solaire en fonction de l’heure. Les chercheurs parviennent ensuite à déterminer les positions géographiques grâce à l’heure du lever et du coucher du soleil, et ainsi à reconstruire l’itinéraire de l’appareil, et de son véhicule…

Par rapport à la méthode plus que centenaire du bagage à la patte, cette nouvelle technique offre l’avantage énorme de connaître le trajet, et plus uniquement les points de départ et d’arrivée des oiseaux. «Et encore, détaille Erich Baechler, nombre d’entre eux migrent, en Afrique notamment, dans des zones reculées et peu peuplées… Et même lorsque des populations locales les voient, elles ne savent pas forcément repérer leur bague et procéder aux relevés.» Ainsi, le taux de succès du bagage reste faible: «Il faut en gros baguer 1000 oiseaux pour en retrouver un…»

Evidemment, le recours aux géolocalisateurs impose aussi de récupérer l’oiseau équipé après son retour de sa zone d’hivernage. «Mais les huppes fasciées sont fidèles à leur lieu de reproduction, 30% d’entre elles revenant dans leurs nichoirs (des boîtes), où nous pouvons les attraper», dit Erich Baechler, qui suit depuis une décennie cette population romande comptant une centaine de couples.

Lors d’un projet pilote entre 2008 et 2009, l’équipe de la Station ornithologique a installé un géolocalisateur sur 19 huppes fasciées, et en a récupéré 5, mais une avait perdu son «mouchard». Les chercheurs publient dans le numéro de mars de la revue PLoS ONE leurs résultats. Ils décrivent, à leur étonnement, trois routes de migrations différentes: «Deux femelles ont visé Gibraltar, avant de s’établir dans une zone entre la Mauritanie et le Mali. Un mâle a migré directement au Sud pour nicher entre le Mali et le Sud algérien. Et un autre est parti vers l’Est et la Tunisie, mais son géolocalisateur s’est cassé en cours de route. Avec seulement quatre individus, il est difficile de tirer des conclusions. Il faudra pour cela suivre les mêmes oiseaux sur plusieurs années, résume le chercheur. Mais cela confirme que la méthode fonctionne.»

Elle a déjà livré des données probantes dans quelques autres cas. En février 2009, Bridget Stutchbury, de l’Université York à Toronto, a pu décrire dans la revue Science la route migratoire vers l’Amérique latine de deux espèces vivant en Amérique du Nord, la grive des bois et l’hirondelle noire. Avec à la clé la révélation que ces oiseaux rentrent vers les Etats-Unis trois fois plus rapidement que ce qui avait été estimé jusque-là, volant près de 500 km par jour! «C’est incroyable, c’est le genre de données que tant de scientifiques attendaient depuis si longtemps», commente le biologiste Abraham Miller-Rushing (Université du Maryland), sur le site Scienceline.org.

Surtout, en janvier dernier, ont été publiées dans la revue PNAS des observations plus fantastiques encore: des biologistes du British Antarctic Survey ont montré que les sternes arctiques, qu’ils avaient équipées avec des géolocalisateurs, parcouraient plus de 70 000 km lors de leur migration annuelle d’un pôle de la Terre à l’autre, la plus important connue à ce jour chez les animaux. Durant toute leur vie, ces volatiles parcouraient ainsi l’équivalent de trois allers-retours vers la Lune. «L’utilisation de ces appareils ne révolutionne pas seulement notre compréhension des schémas migratoires, mais les résultats concernant les distributions permettent aussi d’aider à identifier les zones biologiques importantes pour ces oiseaux», souligne Richard Philips, l’un des auteurs de l’étude.

Une vision que confirme Erich Baechler: «Les oiseaux comme les huppes fasciées passent 4 à 6 mois chez nous. Ils passent le reste de leur temps à migrer ou à séjourner dans leurs quartiers d’hiver. Mieux connaître ces routes et ces lieux permettra de perfectionner les plans de protection de ces espèces menacées, en y limitant la chasse ou la destruction de l’habitat.»

Fort de ce premier succès, l’équipe de Sempach développe, avec la Haute Ecole spécialisée de Berne un nouveau géolocalisateur, plus léger encore (moins d’un gramme). Il a été placé l’an dernier sur la patte de 300 rossignols de trois populations différentes localisées au nord de Bâle, dans la plaine du Pô respectivement en Bulgarie. Trois groupes qui migrent vers trois régions de l’Afrique différentes, affirme la théorie. Ces rossignols aussi doivent revenir en avril prochain, emportant sur leurs ailes une mine d’informations qu’attendent impatiemment les scientifiques