Se rendre dans le district de la Comoé, c’est embarquer pour une longue journée de voiture depuis Abidjan, la capitale ivoirienne, jusqu’aux pistes de brousse du nord-est du pays. Puis, pour atteindre la seule entrée praticable, reste à contourner la lisière d’un des plus grands parcs d’Afrique et du globe: 11 493 kilomètres carrés. Bienvenue au Parc national de la Comoé. Les routes du parc sont presque toutes réduites à néant. Mais, quand on arrive enfin à y pénétrer, on y découvre un incroyable laboratoire scientifique, mis sur pied en grande partie par un jeune chercheur de l’Université de Lausanne.

C’est la station fantôme des tropiques, qui renaît de ses cendres après une histoire tourmentée. En 1990, un premier camp de recherche est installé. Durant dix ans, plus d’une centaine de scientifiques y étudient l’écologie. Le Professeur Linsenmair, pionnier de la biologie tropicale en Allemagne, parvient à réunir les fonds pour construire une véritable station scientifique. Hélas, à peine ouverte en 2002, elle ferme ses portes, car la guerre éclate en Côte d’Ivoire.

Enchaînement de découvertes

Bien décidé à rénover la station, le professeur y revient dix ans plus tard, en 2012. Il s’agit tout de même du plus grand parc d’Afrique de l’Ouest, et de l’un des plus divers au monde. Le mélange unique des milieux de savane et de forêt lui vaut d’être inscrit sur la liste du patrimoine de l’humanité par l’Unesco (depuis 1983). Avec ses 620 espèces de plantes, ses 25 types d’amphibiens, ses 71 de reptiles, ses 509 d’oiseaux et ses 152 de mammifères, sa savane est la plus diverse d’Afrique. Et comme le professeur le flairait, les découvertes allaient s’enchaîner.

C’est à Erik Frank, alors étudiant en master à l’Université de Würzburg, que le professeur confie la rénovation du laboratoire. Il lui conseille, au passage, de se pencher sur les Megaponera analis, des fourmis mangeuses de termites. Bingo! Le jeune biologiste allemand découvre le phénomène des fourmis «ambulancières», la première espèce invertébrée à soigner d’autres animaux, blessés gravement. Erik Frank espère s’inspirer de leur technique pour mettre au point des médicaments.

Laurent Keller, directeur du Département écologie et évolution à l’Université de Lausanne, a embauché Erik Frank dans son équipe de post-doctorants en février dernier. La prochaine visite au parc de la Comoé, en avril 2019, se fera donc sûrement en compagnie d’étudiants de master de Lausanne, à qui il confiera une étude comparative avec les fourmis suisses. «Peut-être se soignent-elles aussi entre elles, sait-on jamais.»

Disparition des braconniers

Au début de son aventure, Erik Frank consignait ses découvertes à la lumière de la bougie, après de longues journées d’observation. Depuis, l’électricité a été installée à la station. «Avec ses 22 pièces, 8 bureaux et 7 labos, c’est désormais le laboratoire d’écologie le plus moderne en savane et dans un parc national en Afrique», s’enthousiasme Erik Frank. Il poursuit: «Dès que nous amènerons le matériel pour séquencer l’ADN, il se transformera en laboratoire génétique.»

Grâce à la reprise d’activité de la station, les braconniers ont pratiquement disparu. Loin des clichés de bandits, les braconniers sont bien souvent des locaux sans ressource. Quand ils peuvent se former et obtenir un emploi, les locaux deviennent les meilleurs atouts du parc. Erik Frank en est convaincu: «Un des assistants avait déjà remarqué le manège des fourmis qui se soignent entre elles avant que je le découvre. Leur connaissance du milieu est incroyable. Certains auraient pu être de grands professeurs s’ils étaient nés ailleurs.»

Singes sourciers

Un chercheur espagnol, Juan Lapuente, s’est quant à lui installé au laboratoire de Comoé pour percer les mystères des chimpanzés. «Pour la première fois dans le monde, nous avons filmé cet animal en train de fabriquer et d’utiliser un outil en particulier pour sourcer de l’eau, exactement comme un être humain», se réjouit le scientifique à la tête du projet Comoé Chimpanzés Conservation. L’outil en question est une branche d’arbre mâchée jusqu’à ce que son extrémité soit effilée et que ça lui donne la forme d’un pinceau. Les chimpanzés le trempent dans les troncs d’arbres et aspirent les gouttes coincées dans les filaments de bois.

Les images de cette découverte proviennent d’une caméra cachée accrochée solidement à un arbre. Juan Lapuente poste régulièrement les vidéos des chimpanzés sur une page Facebook qui leur est dédiée. Ce jour-là, on y voit Hector, obsédé par l’eau, rester avec son outil en main douze heures de suite pour boire. Les jeunes imitent leurs parents pour apprendre à fabriquer des outils, souvent grâce à des jeux, suggérant la possibilité d’une transmission culturelle.

Lors de sa première visite au parc de la Comoé en 2013, Juan Lapuente était convaincu qu’il ne restait que quelques survivants, et qualifie volontiers de miracle l’existence d’une centaine de chimpanzés dans le parc. Ce que tempère le scientifique franco-suisse Christophe Boesch, à la tête du Département de primatologie de l’Institut Max-Planck: «Ceux-ci sont connus comme existants dans ce parc depuis le premier jour où je suis venu en Côte d'Ivoire en 1979. Ils ont toujours été présents.»

Etude des chimpanzés

Christophe Boesch et son épouse Hedwige Boesch ont créé la Wild Chimpanzee Foundation à Genève en 2000. Particulièrement active dans le parc de Taï, où se trouve la plus importante population de chimpanzés de Côte d’Ivoire, la fondation a aussi effectué, par le passé, des recensements à Comoé. Savoir où se situent les chimpanzés est essentiel pour pouvoir les protéger.

De son côté, Angèle Soro, 28 ans, doctorante à l’Université Nangui Abrogoua d’Abidjan, étudie le lien abeilles-chimpanzés à Comoé. «Avec leurs outils, les chimpanzés prélèvent le miel sans détruire la ruche et laissent le temps aux abeilles de se reconstituer avant de revenir.» Elle parcourt le parc avec Sylvain, un assistant devenu un expert pour attraper les abeilles – «en grimpant aux arbres, avec un filet, un peu comme au lasso». Le but est d’identifier quel type de mélipones permettent aux chimpanzés de survivre grâce à leur miel, véritable bombe énergétique.

Le prochain défi de l’équipe: la phase d’«habituation», qui consiste à réussir à approcher assez souvent les chimpanzés pour qu’ils s’habituent aux humains et les laissent les étudier, sans l’interface aujourd’hui indispensable des caméras. Un processus qui peut prendre dix ans et qui «implique de grandes responsabilités, car le contact humain peut fragiliser les chimpanzés», prévient-on à l’Institut Max-Planck.

Eléphants paysagistes

Les études ne font donc que commencer au parc de la Comoé. Devant la quarantaine de caméras installées dans le parc défilent lynx, hippopotames, léopards et éléphants. Ces derniers sont aussi particulièrement intéressants, relève Kone Inza, directeur du Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire (CSRS), car ce sont les «paysagistes du parc». «Leur diminution signifie moins de piétinement des arbres et donc une expansion de la forêt qui grignote la savane.»

Quant à Erik Frank, il est en train d’écrire un livre sur les aventures scientifiques du parc de la Comoé pour les Editions CNRS, notamment sur la saga des assistants qui ont veillé sur la station pendant les dix ans de guerre et qui ne s’arrêtent jamais. «Même quand la moto est fatiguée, qu’elle se gâte, que je pousse, puis marche toute la journée, j’aime mon travail et j’espère que la station ne fermera plus jamais», conclut l’un d’entre eux, Bourhaïm Kouamé.