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Selfies au musée

Depuis quelques mois, de nombreux musées ont fait le choix de laisser les visiteurs photographier à leur guise tableaux et objets. Alors qu’il y a si peu de temps la seule manière de ramener un souvenir d’une visite consistait à acheter des cartes postales à la boutique, n’importe qui peut aujourd’hui, grâce à son téléphone portable, garder des traces des œuvres qui lui plaisent le plus. Les photographes amateurs dorénavant libérés donnent libre cours à ce nouveau plaisir. Ceux qui ont peur d’oublier photographient toutes les œuvres (et tous les cartels). On ne sait jamais. Les aficionados des «selfies au musée» se photographient avec les œuvres et prennent la pose devant les statues. D’autres sont à la recherche de points de vue et d’images «instagrammables» qu’ils diffuseront à leurs «followers».

Les quelques visiteurs qui ne photographient pas sont, au mieux, déconcertés, au pire, agacés par cette effervescence photographique. «Ces gens ne savent plus apprécier une œuvre», pensent-ils. Au lieu de regarder les tableaux, ils regardent leur téléphone. Un écran les sépare de l’œuvre. Dans leur frénésie documentaire, ils collectionnent des clichés que jamais plus ils ne regarderont. Au bon temps de l’argentique, les choses étaient bien différentes. Une photo, parce que coûteuse, était réfléchie, c’était un regard sur le monde. Aujourd’hui, il s’agit simplement d’enregistrer sa vie. C’est bien différent.

Mais n’y a-t-il pas quelque chose à construire autour de ces nouvelles frénésies photographiques? Même si c’est un geste simple, photographier reste un geste fort, au cœur des pratiques sociales complexes de la culture numérique. Souvent, il ne s’agit pas tant de se souvenir du moment présent que de le partager, le commenter, de l’insérer dans une narration. En fait, c’est le moment présent qui souvent se structure autour de ces pratiques. Se photographier avec les œuvres, construire notre histoire avec elles sera peut-être, demain, la motivation principale pour aller au musée. Les musées seraient bien sots de ne pas prendre au sérieux la complexité des nouvelles médiations photographiques et la culture qui s’y attache. Il y a peut-être au cours de ces pratiques des modes de relations aux œuvres bien plus intéressantes que le traditionnel audioguide.

* Professeur d’humanitésdigitales à l’EPFL