Série noire dans l’espace russe: la «crise du système»

Ciel Samedi encore, un lancement a failli. La Russie perdrait-elle son dernier lustre spatial?

Deux tirs ratés et d’autres incidents sèment désormais le doute sur la fiabilité des lanceurs russes, alors que Moscou entame une réforme controversée de son industrie spatiale.

Samedi, c’est un lanceur Proton-M qui s’est écrasé en Sibérie avec à sa charge commerciale, un satellite de télécommunication mexicain. Une semaine plus tôt, c’était un Progress, cargo spatial de ravitaillement russe de la Station spatiale internationale (ISS) qui terminait sa course, désintégré, dans l’océan Pacifique après une mise en orbite ratée. Et ce week-end, les dysfonctionnements d’un autre Progress déjà arrimé à l’ISS ont gêné une correction prévue de son orbite.

Théorie du complot

Ce n’est pas la première série noire que traverse l’industrie spatiale russe ces dernières années, mais celle-ci coïncide avec le vote, lundi, d’une loi de réforme du secteur, qui va voir se concentrer tous les acteurs au sein d’une même structure: la corporation d’Etat Roscosmos.

Réagissant aux échecs, le vice-premier ministre Dmitri Rogozin a exhorté à la patience: «Les accidents sont les conséquences d’une crise systémique du secteur, de laquelle Roscosmos n’est pas encore sortie.» Mais pour le vice-président de la Commission parlementaire pour les sciences et techniques, Mikhaïl Degtiarev, la nature du problème est bien différente. «D’un seul coup, deux lanceurs de types différents s’écrasent. Il y a anguille sous roche. Il faut que les organes de sécurité nationale cherchent la cause à l’étranger ou au sein du secteur, en examinant en premier lieu la piste du sabotage.» La recette que propose cet influent parlementaire est un «travail idéologique acharné des techniciens du cosmos, qui doivent comprendre que l’objectif est de faire de la Russie une grande puissance».

Négligence et incompétence

Ces déclarations soviétisantes font sourire les experts du cosmos comme Iouri Karach. «Les noms des deux saboteurs sont bien connus: Négligence et Incompétence», estime ce membre de l’Académie spatiale russe. «Les échecs sont la conséquence d’une longue période de sous-financement ayant entraîné le départ d’une grande partie des techniciens et des ingénieurs, argumente l’expert indépendant Vadim Loukachevitch. Aujourd’hui, la Russie augmente fortement la production sans en avoir la capacité, ce qui conduit à des accidents.»

Pour lui, la formation d’une corporation d’Etat ne va pas dans le bon sens. «Le modèle précédent consistant séparer le commanditaire, soit l’agence spatiale, et l’exécutant, c’est-à-dire les constructeurs, était meilleur. C’est celui qui est adopté presque partout. Mais nous, au contraire, nous avons choisi de revenir à un modèle soviétique opaque, d’où la concurrence est éliminée. Or, nous n’avons plus les ressources de l’URSS ni les mêmes objectifs», conclut l’expert.

Dernier bastion mis à mal

Les ratages à répétition des Proton et Soyouz remettent en cause le dernier segment spatial où la Russie domine: les lancements. La semaine dernière, un membre de la Commission gouvernementale pour l’industrie militaire a reconnu que la part de marché de la Russie dans le spatial était tombée à 1%. «C’est exact, confirme Vadim Loukachevitch. Nous sommes bons derniers en exploration scientifique, loin derrière les Américains dans le militaire, et dans la conception de satellites, nous sommes même derrière la Chine.»

Il a beaucoup été question ces dernières semaines de coopération avec la Chine et l’Inde. «Ce sont des annonces à caractère politique qui ne mèneront à rien dans les faits, car les objectifs de ces pays ne sont pas compatibles avec les nôtres. Nos partenaires logiques restent en premier lieu les Européens, puis les Américains», estime Vadim Loukachevitch.

Cantatrice apeurée

L’espace reste un enjeu politiquement très chargé en Russie, où tout le monde se souvient des exploits de l’URSS. Un récent sondage indique que 47% des Russes souhaitent une expansion des programmes spatiaux, alors que le pays traverse sa pire crise économique en quinze ans.

Par contre, la chanteuse britannique Sarah Brightman, qui devait être la prochaine «touriste cosmique» en septembre prochain, n’y croit plus. Probablement apeurée par les ratages, elle vient de renoncer à chevaucher une fusée Soyouz et sera peut-être remplacée au pied levé par un milliardaire russe.