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Quelles seront les idées de demain?

Neurodiversité, théorie des histoires de vie, alloparentage… Sélection subjective de quelques thèmes scientifiques émergents à suivre en 2017, selon les experts interrogés par le site américain The Edge

Une question en forme de bonne résolution: c’est ce que le site The Edge propose chaque année à son réseau mondial de chercheurs, penseurs et vulgarisateurs. En 2015, il s’agissait de décréter «quelle idée scientifique devrait être mise au rancart». Pour 2017, il faut, au contraire, désigner «un terme ou un concept scientifique qui devrait être mieux connu». Parmi les 206 réponses, publiées en ligne, l’une nous apprend que «nous devrions, d’ici la fin de ce siècle, être en mesure de dire avec une certaine assurance si nous vivons, ou pas, dans un multivers», c’est-à-dire dans un ensemble d’univers possibles plutôt que dans un seul. Une autre souligne l’importance de la plasticité phénotypique: une même information génétique peut donner lieu à un éventail de résultats différents, suivant l’influence de l’environnement. Une autre encore relève que «la plupart des gens ont le sentiment qu’ils comprennent le monde d’une manière beaucoup plus détaillée, cohérente et profonde qu’ils ne le font en réalité», selon la théorie dite de «l’illusion de la profondeur explicative»… Quoi d’autre? Morceaux choisis.

L’alloparentage

Le terme «alloparentage» ou «alloparentalité» désigne le fait de donner des soins parentaux aux enfants d’autrui. C’est «inimaginable pour la plupart des espèces», note Abigail Marsh, psychologue et neuroscientifique à l’Université de Georgetown (Washington), mais c’est la règle chez les humains. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, «un large éventail de parentèle et d’autres membres du groupe – jusqu’à vingt personnes dans une même journée – joue avec les enfants, les protège, les lave, les nourrit, les allaite». Plus cet alloparentage est important, «plus les enfants ont des chances de survivre et de s’épanouir». Dans le monde industrialisé, cette réalité est à la fois massive et décriée: «On affirme implicitement que pour un bébé, le fait de passer du temps séparé de sa mère et confié à d’autres pourvoyeurs de soins est innaturel et potentiellement nuisible». Erreur. Au fondement de notre altruisme et de nos aptitudes sociales, le «mécanisme neuronal qui nous outille pour l’alloparentage» est une adaptation cruciale de notre évolution.

Le dilemme du tramway

C’est une des plus célèbres «expériences de pensée», ces énoncés d’apparence simple qui permettent de toucher du doigt des problématiques complexes: le «dilemme du tramway» vous place aux commandes d’un tram lancé à pleine vitesse et incapable de freiner. Devant un embranchement, choisirez-vous de tourner à droite, alors qu’il y a une personne sur la voie, ou à gauche où se trouvent cinq personnes? Votre choix sera-t-il influencé si, par exemple, c’est un enfant qui se trouve sur la voie de droite, et des personnes âgées sur celle de gauche? Etc. Pour Daniel Rockmore, professeur de mathématique au Dartmouth College, ce dilemme est plus que jamais d’actualité, alors que nous confions un nombre croissant de décisions à des machines. Il est même devenu très concret avec l’arrivée de voitures sans conducteurs, qui se trouveront un jour ou l’autre dans la même situation que notre tram fou. Il nous faudra définir les «valeurs» à inculquer à ces véhicules, mais aussi aux robots qui deviendront nos assistants personnels. «Le dilemme du tramway met en lumière la complexité de concevoir notre nouveau monde d’humains et de machines», souligne Daniel Rockmore.

La néoténie

Bien que méconnue, la néoténie est un levier incontournable de l’évolution humaine, fait valoir l’auteur américain Brian Christian. Le terme désigne la rétention par les animaux adultes de caractères juvéniles: c’est le cas notamment chez l’axolotl, une curieuse salamandre mexicaine qui conserve ses branchies à l’âge adulte, comme si elle restait bloquée à l’état de têtard. Nous autres humains gardons toute notre vie des traits infantiles comme l’absence de pelage et des grands yeux. Mais surtout, notre espèce a un développement cognitif très lent: il nous faut des années avant d’être autonomes. «Au début de leur vie, les humains figurent parmi les créatures les plus exceptionnellement inutiles du règne animal», estime Brian Christian. En fait, loin d’être un défaut, cette longue période juvénile nous procure une grande capacité d’adaptation par l’apprentissage. La jeunesse est aussi propice à l’exploration et à l’expérimentation, de sérieux atouts de notre espèce. La néoténie semble par ailleurs favorisée dans nos sociétés, avec une entrée dans l’âge adulte de plus en plus tardive.

La neurodiversité

Et si on considérait l’autisme non pas comme un handicap, mais plutôt comme une condition particulière parmi le vaste champ des possibles du cerveau humain? C’est ce que propose le concept de «neurodiversité», retenu par l’entrepreneur japonais Joichi Ito, directeur du Media Lab du MIT. Des associations estiment qu’il ne faut pas «soigner» les personnes autistes, mais respecter leur façon atypique d’être au monde. La professeure américaine Temple Grandin, elle-même autiste, soutient que l’autisme a contribué au développement humain, et estime qu’Albert Einstein ou Nikola Tesla seraient diagnostiqués comme tels s’ils étaient en vie aujourd’hui. Certes, ces personnalités relèveraient plutôt d’un type minoritaire d’autisme sans retard mental, appelé syndrome d’Asperger, les autres autistes ayant davantage de difficultés. Mais pour Joichi Ito, il serait regrettable que les nouveaux outils d’ingénierie du génome offrent un jour la possibilité de se débarrasser des traits autistiques, «qui contribuent à l’innovation, l’art et à de nombreux éléments essentiels d’une société en bonne santé».

Les stimuli supranormaux

En 1953, l’ornithologue Niko Tinbergen réalise une série d’expériences consistant à duper des oiseaux. Le chercheur présente aux volatiles un assortiment d’objets qui ressemblent à des becs nourriciers ou à des oeufs à couver, mais en plus grand et en plus coloré. «Des poussins de goéland argenté becquetaient davantage des grosses aiguilles à tricoter rouges que les becs des goélands adultes. Des pluviers réagissaient plus fortement à des oeufs dont le contraste avait été exagéré (taches noires sur fond blanc) qu’à des oeufs naturels plus ternes», rappelle Nancy Etcoff, psychologue à Harvard. Tinbergen appelle «stimuli supranormaux» ces éléments qui détournent l’attention de l’authentique vers le spectaculaire. Le phénomène s’observe également chez les humains. «Nous vivons désormais dans le monde de Tinbergen, entourés de signaux supernormaux. Il suffit de comparer des images photoshoppées aux versions originales non retouchées. Cela peut avoir des effets négatifs sur nos réactions aux stimuli naturels.» Dans la chimie cérébrale, l’attraction pour les stimuli supranormaux s’apparente à une addiction.

La théorie des histoires de vie

«L’histoire de vie des humains est bizarre», observe Alison Gopnik, psychologue à l’Université de Californie à Berkeley. L’expression désigne, dans le vocabulaire des biologistes, «la manière dont les organismes changent dans le temps – la durée de leur vie et de leur enfance, la manière dont ils s’occupent des jeunes et dont ils vieillissent». Parmi les singularités de notre espèce, on remarque l’extrême longueur de l’enfance, mais également – fait rarissime – l’existence d’une vieillesse après l’âge reproducteur: «L’orque est le seul autre animal connu qui survit au-delà de sa fertilité.» La présence de ces deux périodes de notre vie serait un facteur clé du développement de notre culture. «De nouvelles études suggèrent que les individus jeunes et âgés sont spécialement adaptés pour recevoir et transmettre le savoir.» Nous aurions en effet «un horizon plus large et une plus grande ouverture à l’expérience quand nous sommes jeunes ou vieux que dans le tumulte de nos âges intermédiaires».

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