Au service de Sa Majesté la grue royale

Biodiversité Le Rwandais Olivier Nsengimana est récompensé par le Prix Rolex à l’esprit d’entreprise pour son action en faveur de la grue royale

Victime de trafics, l’élégant échassier est menacé d’extinction

A bord de la voiture qui nous emmène à travers Kigali, Olivier Nsengimana désigne régulièrement du doigt des bâtiments: «Les gens qui habitent ici ont une grue dans leur jardin, indique-t-il en montrant une maison individuelle. L’hôtel, là-bas au bout de la rue, en possède deux. Cela plaît aux clients, qui aiment les regarder en buvant un verre.» Le jeune vétérinaire s’est passionné pour la grue royale, splendide échassier doté d’un panache de plumes dorées. Autrefois commun au Rwanda, cet oiseau a vu ses effectifs fortement diminuer au cours des décennies passées, en raison de la perte de son habitat, mais aussi de trafics. Symbole de prospérité, la grue est en effet un oiseau d’ornement prisé des élites rwandaises. Mais la situation est en train de changer grâce aux efforts d’Olivier Nsengimana, qui recevra lundi 17 novembre à Londres le Prix Rolex à l’esprit d’entreprise, pour son action en faveur de l’échassier.

C’est d’une voix douce et avec pudeur que le vétérinaire âgé de 30 ans témoigne de son parcours personnel, marqué par la tragédie qu’a connue son pays avec le génocide de 1994. Jeté sur les routes à l’âge de 9 ans, puis réfugié dans un camp, Olivier Nsengimana conserve néanmoins quelques belles images de son enfance, liées notamment à la beauté de la nature au Rwanda. «Lorsque j’étais enfant et que mes parents m’envoyaient chercher de l’eau, j’admirais les grues royales qui vivaient non loin du puits. Au petit matin, on les voyait parfois effectuer une sorte de danse qui nous amusait beaucoup», se souvient-il.

En grandissant, le jeune homme se tourne vers des études vétérinaires. En 2010, son diplôme en poche, il commence à travailler pour l’ONG américaine Gorilla Doctors, qui prodigue des soins aux gorilles des montagnes du Parc national des Volcans, situé au nord du pays. Impliqué dans la protection des gorilles, il collabore aussi au programme international «Predict», qui vise à identifier de potentiels virus dangereux chez les animaux sauvages, et qui est mené au Rwanda par Gorilla Doctors. «J’ai connu Olivier durant ses études déjà. Il a toujours fait preuve d’un fort esprit d’initiative et d’un réel dévouement pour la conservation des animaux sauvages», raconte la vétérinaire américaine Jan Ramer, responsable de Gorilla Doctors au Rwanda.

C’est par des collègues qu’Olivier Nsengimana entend parler des Prix Rolex à l’esprit d’entreprise. Créés en 1976, ils récompensent tous les deux ans cinq jeunes personnes porteuses de projets novateurs en faveur de l’environnement ou du développement. Le vétérinaire y voit l’occasion de venir en aide à son oiseau fétiche. «Les grues royales se trouvent dans une situation critique au Rwanda. Seules 300 à 500 d’entre elles subsistent à l’état sauvage. Il est difficile d’évaluer combien vivent chez des particuliers, mais d’après mes estimations, il doit y en avoir au moins 200», explique-t-il. Ces échassiers vivent aussi au Kenya, en République démocratique du Congo, au Burundi, en Tanzanie et en Ouganda; la grue royale apparaît même sur le drapeau de ce dernier pays. Mais partout, l’espèce est en mauvaise posture: sa population globale aurait chuté de 80% en l’espace de 40 ans, amenant l’UICN à l’ajouter à la liste des animaux «en danger» depuis 2012.

Les grues sont des oiseaux des marais. Elles passent leur journée à déambuler les pieds dans l’eau à la recherche de nourriture: insectes, graines et grenouilles notamment. Mais la forte expansion démographique que connaît le Rwanda force les agriculteurs à étendre toujours plus les surfaces cultivées, au détriment de l’habitat naturel de ces oiseaux. La majorité des grues sauvages restantes vivent aujourd’hui dans une seule et même zone protégée, située au nord du pays: les marais de Rugezi. «Il y a encore quelques années, on pouvait y observer de grands groupes de grues», relate Olivier Nsengimana. Mais lors de notre visite début octobre, seuls quelques couples d’oiseaux isolés étaient visibles dans les vastes étendues de roseaux.

Outre cette pression sur leur milieu de vie, les grues sont aussi menacées par le braconnage. Bien qu’elles soient protégées, certaines personnes continuent de les chasser ou de prélever leurs œufs pour les manger. Mais ces échassiers sont aussi parfois capturés vivants, pour être revendus comme animaux domestiques. «D’après mon enquête, il arrive qu’une grue soit vendue pour un prix équivalent à celui d’un poulet sur le marché», se désole Olivier Nsengimana. «Ces oiseaux sont victimes de leur popularité, poursuit le vétérinaire. Les gens veulent en avoir chez eux parce qu’ils les aiment. Ils ne se rendent pas forcément compte que cette pratique leur nuit.»

Olivier Nsengimana consacre donc une importante partie de son projet à la communication. Grâce au soutien du Conseil du développement du Rwanda, il diffuse à la radio des spots de sensibilisation au sort des grues royales. Il y appelle les propriétaires de grues à lui remettre leurs oiseaux, afin de les réintroduire dans leur milieu naturel. «La campagne est d’ores et déjà un succès puisque nous avons identifié et bagué 110 grues à Kigali. Et nous continuons à recevoir des appels», indique le vétérinaire.

Olivier Nsengimana peut désormais compter sur les 50 000 francs du Prix Rolex pour mener à bien la suite de son projet. «Avant de rendre les grues à leur liberté, nous devons nous assurer qu’elles sont en bonne santé. Nous allons donc les placer en quarantaine afin de contrôler qu’elles ne sont pas porteuses de maladies», explique-t-il. Un premier groupe de 40 grues va ainsi être mis à l’isolement dans des volières pour une soixantaine de jours à partir de début décembre. «On peut donc tabler sur des premières réintroductions en février», évalue la vétérinaire. Le site où les échassiers retrouveront leur liberté a déjà été choisi: il s’agit du Parc national d’Akagera, au nord-est du pays, qui comprend d’importantes zones de marais. Olivier Nsengimana et son équipe y assureront un suivi des oiseaux relâchés et évalueront à terme leur taux de survie et de reproduction. Avec l’espoir de voir peu à peu les espaces naturels du Rwanda repeuplés par les grues.

«Il arrive qu’une grue soit vendue pour un prix équivalent à celui d’un poulet sur le marché»

«Les grues royales se trouvent dans une situation critique au Rwanda»