revue de presse

Quand les services français font la pub de Wikipédia

Les services de renseignement français ont fait pression sur Wikipédia pour obtenir le retrait d’un article sur une installation militaire. Résultat inverse bien sûr de cette censure: la page rétablie illico par la communauté est ultra-populaire depuis trois jours, traduite en 12 langues. C’est «l’effet Streisand»

Franchement. Vous aviez déjà entendu parler de la station hertzienne de Pierre-sur-Haute, dans le Puy-de-Dôme, Massif central français? Moi non plus. Mais depuis quelques jours, l’article sur cette installation est le plus lu de la version francophone de Wikipédia. Bien avant l’article sur Jérôme Cahuzac. Et on en parle en Afrique du Sud, aux Etats-Unis, au Canada et ailleurs encore. La Direction centrale du renseignement intérieur français, la DCRI, est maintenant connue dans le monde entier…

Que s’est-il passé? Comme l’écrit Le Figaro, «jeudi dernier, les services de la DCRI ont convoqué un administrateur bénévole français de Wikipédia […] pour exiger qu’il supprime une page sur la station hertzienne militaire de Pierre-sur-Haute au motif qu’elle contrevenait au Code pénal français protégeant le secret-défense». Bigre. La DCRI avait déjà contacté début mars Wikimedia, la fondation qui héberge Wikipédia, pour demander ce retrait. Ce que Wikimedia avait refusé de faire, «considérant qu’en l’état des informations qui lui étaient fournies, rien ne permettait de déterminer le caractère litigieux de l’article incriminé», peut-on lire sur le blog de la fondation Wikimedia Fr,l’antenne française, qui donne sa version de l’affaire. La suite est édifiante: «Convoqué dans ses locaux, ce jeudi 4 avril 2013 […], le bénévole a été contraint de supprimer devant les agents l’article incriminé, sous peine d’être placé sur-le-champ en garde à vue et mis en examen.» On se pince. «La DCRI n’a-t-elle pas l’arsenal juridique nécessaire pour faire respecter si besoin le secret militaire par des méthodes moins brutales? Nous l’espérions», continue Wikimedia.

Les réactions sont immédiates. Au Ministère de l’intérieur d’abord, où l’on conteste le terme de «menace», expliquant que «dans un Etat de droit, on ne peut pas assimiler à une menace l’engagement d’une procédure judiciaire» portant sur un «passage qui pose problème à la sécurité nationale». Vraiment? La page sur Pierre-sur-Haute était en ligne depuis le 24 juillet 2009 et a «été écrite en grande partie d’après un documentaire réalisé par une chaîne régionale. Toujours en ligne, il a selon toute vraisemblance été conçu avec le plein soutien de l’armée», indique Rue89… Sur le site zdnet.fr, le vice-président de la fondation française confirme: l’article ne contenait que des informations déjà publiées ailleurs.

Mais c’est dans la communauté Wikipédia que l’affaire prend très vite les proportions d’un scandale. D’abord, elle prend connaissance, jeudi 4 avril à 11h11, sur le bulletin des administrateurs, de la censure de l’article: «Bonjour, je vous informe que l’article Station hertzienne militaire de Pierre-sur-Haute vient d’être supprimé par mes soins. Cet article contrevenait à l’article 413-11 du Code pénal français (compromission du secret de la Défense nationale) [… ] La remise en ligne engagera la responsabilité pénale de l’administrateur qui aura effectué cette action.» Et piqués au vif, après plusieurs discussions, les contributeurs bénévoles de l’encyclopédie en ligne rétablissent l’article illico. De quoi relire que «La station de Pierre-sur-Haute appartient à l’armée de l’air française et représente l’une des quatre stations hertziennes de l’axe nord-sud. […] Ainsi, si la force de dissuasion nucléaire française était utilisée, il est possible que l’ordre de mise à feu transite par ce relais» […] Les installations en sous-sol sont classées comme «infrastructure de haute sécurité», sous protection nucléaire, bactériologique et chimique […].» Rien de «scoopique» là derrière, un contributeur note d’ailleurs qu’«on a bien: Ile Longue (Finistère) avec même un plan de la base «secrète» des sous-marins nucléaires»! Mais on s’en doute, il y a probablement de quoi maintenir en alerte des services chargés de la sécurité du territoire.

L’affaire montre au passage leur méconnaissance du fonctionnement de Wikipédia, pourtant un des outils de recherche en ligne les plus populaires. «Immergés dans un imaginaire social hiérarchique, les agents de la DCRI cherchent en dépit du bon sens à s’adresser à un hypothétique «patron» de la Wikipédia francophone. Or, le seul patron qui vaille, c’est la communauté», insiste Rue89. D’autant que «le statut d’administrateur n’entraîne aucun surcroît d’obligation légale. Comme tout contributeur, il est responsable de ce qu’il publie, mais pas de ce que les autres publient.»

Non seulement, donc, la DCRI n’a pas réussi à faire supprimer la page contestée – mais le plus remarquable de l’histoire est qu’elle lui a donné une notoriété sans égale, en vertu de la fameuse loi de l’effet Streisand: «Un phénomène Internet qui se manifeste par l’augmentation considérable de la diffusion d’informations ou de documents par le simple fait d’avoir été l’objet d’une tentative de retrait ou de censure», peut-on lire sur… Wikipédia. Quand, en 2003, la chanteuse américaine avait voulu restreindre la publication de photographies aériennes de sa splendide maison californienne, le simple fait de lancer une procédure attira l’attention générale sur ces photographies – dont on n’aurait normalement pas autant parlé. «Tout le monde veut voir l’article qui fait le buzz avant qu’il ne disparaisse à nouveau ou simplement pour comprendre ce que la DCRI peut bien lui reprocher», expliquent les Inrockuptibles

Le bilan? Wikipédia apparaît comme le chevalier blanc de la connaissance pour tous, la DCRI n’a pas réussi à censurer l’article qu’elle souhaitait, pis elle lui a donné une visibilité accrue: ce lundi à 10h00, c’était l’article en français le plus consulté en 24 heures, avec 76 000 vues, loin devant Jérôme Cahuzac avec 33 000… L’article qui n’existait qu’en français existe désormais en douze langues. Et, c’est un comble, l’affaire a suscité un nouvel article de l’Encyclopédie en ligne, forcément intitulé: «Wikipédia, affaire Pierre-sur-Haute», qui relate les mésaventures des agents français face à la communauté des wiki. Pas sûr que la réputation des services français en sorte grandie. Il est vivement conseillé de consulter la page de discussion de l’article, qui fourmille de liens vers les blogs et les réflexions des contributeurs de Wikipédia sur le sujet. Bad buzz…

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