La pandémie de Covid-19 continue de frapper fortement l’Europe et les Etats-Unis. Si elle devait s’étendre en Afrique, les milieux de la santé, de l’humanitaire et du développement s’inquiètent des ravages qu’elle pourrait causer. Parallèlement, une course au vaccin est engagée. Directeur général de GAVI, l’Alliance du vaccin installée dans le Geneva Health Campus, Seth Berkley décrit les enjeux autour des vaccins et de la vaccination contre le coronavirus.

Le Temps: Face au Covid-19, vous appelez à un effort collectif massif des scientifiques, du type Manhattan Project (recherche nucléaire ayant rassemblé des scientifiques du monde entier durant la seconde guerre mondiale). Pourquoi?

Seth Berkley: Face à un coronavirus totalement nouveau, la science doit être en ordre de bataille et en pleine émulation. Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est de tout contrôler dès le début et de prédire quel vaccin sera le meilleur. Vous voulez plutôt que la science acquière la meilleure compréhension possible du Covid-19. A ce jour, on dénombre 54 candidats à un vaccin et ce chiffre va peut-être doubler. Il ne sera toutefois pas possible de les prendre tous en compte. Il est impératif d’effectuer de façon accélérée le travail d’homologation et de fabrication. Il faudra très rapidement établir des procédures standardisées pour sélectionner les meilleurs. Les tests devront s’effectuer au sein des populations pertinentes afin d’avoir des informations fiables.

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Au-delà de la recherche sur les vaccins, quels seront les défis à relever?

Est-ce qu’on dispose de suffisamment de laboratoires pour les produire? Il faut y songer avant que les vaccins ne soient créés. Tout cela doit faire partie d’un effort de coordination global. Dans cette logique, nous devrons aussi penser à l’accès au vaccin. Une approche de santé publique axée sur des priorités bien définies est nécessaire, car au départ, il y aura un nombre limité de doses. Les pays riches ne doivent pas être les seuls à avoir accès au vaccin. Il faudra y recourir là où il aura le plus d’impact, dans une zone où une épidémie serait par exemple hors de contrôle. Le personnel médical, un groupe à haut risque, devra bien sûr être prioritaire, tout comme d’autres franges de la population à haut risque. Cela exigera beaucoup de discipline et un consensus fort. C’est pourquoi il est important d’anticiper en en parlant dès maintenant.

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Y a-t-il une coordination des efforts pour créer un vaccin?

Nous travaillons déjà étroitement avec la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI). Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de candidats ou d’entreprises pharmaceutiques voire d’Etats qui souhaiteront aller de l’avant seuls. Ce n’est pas un problème. Mais en fin de compte, il s’agira de déterminer qui sera le meilleur candidat. A cet égard, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), agence normative de l’ONU, aura un rôle déterminant à jouer. Elle aura besoin d’aide dans ce sens et GAVI est prêt à la lui fournir en réunissant les meilleurs scientifiques du monde.

Quel horizon temporel pour le premier vaccin?

L’OMS a déjà commencé à convoquer des groupes de travail pour se pencher sur les différents aspects du processus et obtenir davantage de détails sur les vaccins en cours d’élaboration. Cette étape va s’étendre sur les prochains mois. L’OMS s’applique à développer une stratégie pour un futur programme de vaccination. Nous sommes prêts à apporter notre aide. La Banque mondiale a mis sur pied un groupe dans lequel nous sommes impliqués pour réfléchir à la production et au financement d’un vaccin. GAVI a déjà fourni 430 vaccins et un demi-milliard de doses dans plusieurs pays. Elle est prête à apporter son aide pour leur acheminement.

On ne sait pas encore s’il s’agira d’administrer une dose unique ou plusieurs doses et quels seront les groupes à risque qu’il faudra cibler. Les pays riches dotés de solides systèmes de santé pourront sans doute gérer le processus eux-mêmes. La Chine également. Mais il y a des pays qui ne sont ni dans la cible de GAVI ni riches, représentant entre 15 et 20% de la population mondiale, qui auront probablement besoin d’aide.

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La commercialisation d’un vaccin va-t-elle elle aussi prendre du temps?

Cela prendra probablement plus d’une année et demie. Normalement, le développement d’un vaccin prend entre dix et quinze ans. Pour Ebola, il a été possible de réduire ce temps à cinq ans. Tout sera entrepris pour raccourcir ce temps, mais il y a des étapes qui ne peuvent pas être compressées. Il est possible que des vaccins soient disponibles avant qu’ils ne soient officiellement homologués. C’est ce qui a été fait lors des deux dernières épidémies d’Ebola où 300 000 doses de vaccin expérimental ont été utilisées.

En raison du Covid-19, des campagnes de vaccination de routine vont être interrompues. Au moins 13,5 millions de personnes pourraient être affectées

L’OMS préconise que la vaccination de routine continue dans la mesure du possible. Mais il revient à chaque pays, et non à l’OMS, d'en décider. Cette dernière a néanmoins déclaré que les campagnes de prévention devraient être retardées en raison du risque de contagion du Covid-19. Si les vaccinations de routine continuent, les enfants seront vaccinés, notamment contre la polio. Sans cela, des populations risquent de perdre toute immunité contre certaines maladies. Ce serait très inquiétant. Car rappelons-le: dans le cadre de l’épidémie d’Ebola dans le Nord-Kivu (2018-2020), les personnes mortes de la rougeole sont 2,5 fois plus nombreuses que celles décédées d’Ebola. Il est donc important de ménager les systèmes de santé non seulement par rapport au Covid-19, mais aussi par rapport aux autres maladies.

Ce qui sera important, après le Covid-19, ce sera de renforcer les systèmes sanitaires, l’immunité des populations afin de mieux appréhender la prochaine pandémie. Car c’est un fait. Nous n’avons pas renforcé les systèmes de façon à être prêts pour élaborer des vaccins ou des médicaments. Nous avons une nette marge de progression. Mieux vaut en être conscient, car il y aura une prochaine pandémie.