SEXOLOGIE

Le sexe a-t-il une science?

Pharmacologie de la libido, neurosciences du désir, psychologie féminine et physiologie masculine: la discipline se ramifie sans larguer ses clichés… Un colloque se penche sur son histoire

L’homme est un pénis, la femme est un esprit. C’est ainsi, en forçant à peine le trait, que la sexologie nous voit, depuis qu’elle a pris le tournant de la «médecine sexuelle» il y a une trentaine d’années. Côté hommes, l’étude de la sexualité humaine se renouvelle en effet à partir des années 80 en se mettant à scruter la mécanique de l’organe érectile et en concoctant des astuces pour la rafistoler. De la revascularisation chirurgicale des corps caverneux, on passe aux injections de papavérine et enfin à la molécule sildénafil, c’est-à-dire au Viagra. Ce qu’on laisse au vestiaire, c’est le cerveau, avec ce qu’il contient de perceptions et d’émotions.

Côté femmes, c’est l’inverse: lorsque la médecine sexuelle se rappelle leur existence, à la fin des années 90, les dimensions psychologiques et relationnelles sont placées en première ligne. On passe en revanche comme chat sur braise sur des aspects tels que l’existence du clitoris. «Il paraît impensable de traiter la fonction sexuelle féminine sous son angle purement physiologique», constate Alain Giami, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale à Paris, invité le 12 décembre au colloque public «Histoires de la sexologie» à l’Université de Lausanne. La preuve: «Cela fait moins de dix ans qu’on a fait la première image au scanner d’un clitoris. Quand on voit la réaction des gens face au modèle en 3D, on se rend compte que personne ne connaissait cet organe.»

Science ou mode d’emploi?

Qu’est-ce que la sexologie aujourd’hui? Une science, une pharmacopée, un manuel d’instructions pour chambres à coucher? En réalité, le champ se ramifie. Une branche, appelée parfois sex research, prolonge la méthode des grandes enquêtes lancée dans les années 40-50 par les «Rapports Kinsey», qui secouèrent les USA en montrant, chiffres à l’appui, que tout le monde porte en soi un cocktail de penchants hétéro- et homosexuels. Une autre ligne de force, présente dès le début du XXe siècle chez le pionnier Magnus Hirschfeld, «est un lien avec l’émancipation sociale, l’émergence de la notion de droits sexuels en tant que droits humains, la lutte contre les discriminations et les violences à l’égard des femmes et des groupes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, trans)», signale Alain Giami.

Un autre chantier, anthropologique, est placé sous l’appellation sexuality studies: «Ce sont des travaux sur les significations, les dimensions symboliques et les transformations de la sexualité. On fait l’ethnographie de la pornographie, des lieux de socialisation sexuelle, des clubs BDSM (bondage et discipline, domination et soumission, sadomasochisme)…» Quant à la branche psychologique, elle tient désormais le rôle du parent pauvre. «Il n’y a pas d’argent pour évaluer l’efficacité des psychothérapies sexologiques, alors qu’il y en a beaucoup pour tester celle des médicaments.»

Les neurones du désir?

L’approche dominante prolonge actuellement la sexologie médicale, née à la fin des années 50 avec les travaux de William Masters et Virginia Johnson. Le duo «développe à la fois une théorie (un modèle physiologique de la réponse sexuelle) et une pratique clinique d’inspiration comportementale: la sex therapy, qui est, pour le dire vite, une thérapie de couple par un couple de thérapeutes», rappelle Cynthia Kraus, chercheuse en Etudes sociales des sciences à l'Université de Lausanne et maîtresse d’œuvre du colloque. La «pharmacologisation» progressive de cette approche donnera lieu à la «médecine sexuelle» actuelle.

Dernier embranchement en date: «Depuis quelques années, la sexologie médicale semble se construire de plus en plus à partir des neurosciences du désir. Sur la base de travaux en imagerie cérébrale, une équipe genevoise a revendiqué en 2008 la découverte de réseaux neuronaux spécifiques du désir et de l’amour. Ce n’est pas nouveau en soi: si l’on considère l’histoire de la sexologie sur le long terme, on y trouve très tôt du cerveau, par exemple dans les travaux pionniers de Richard Krafft-Ebing et, en Suisse, d’Auguste Forel.»

Trois bisous et pas de clitoris

Quoi de neuf, alors? «Ce qui caractérise les neurosciences du désir, outre la neuroimagerie, c’est qu’elles s’inspirent directement des recherches en neuro-économie, reprend Cynthia Kraus. Celles-ci conçoivent le cerveau comme un système de prise de décision qui évalue des options à l’aune de récompenses (à désirer) et de punitions (à éviter). Le paradigme du désir est donc le désir d’argent, et le paradigme de la récompense est le gain financier. On peut se demander si l’idée que le désir sexuel est une chose à optimiser n’entre pas dans une résonance troublante avec l’impératif de performance et d’auto-réalisation, qui génère ses propres pannes: dépression, mais aussi «troubles» du désir féminin, pour lesquels le dernier médicament, l’Addyi, n’est autre qu’un antidépresseur recyclé…»

Problème récurrent, en effet: les normes sociales tendent à s’insinuer au cœur même des pratiques scientifiques. Il en va ainsi de la vision duale de la sexualité, perçue comme étant essentiellement psychologique pour les femmes et physiologique pour les hommes. «Cela renvoie à des stéréotypes culturels: la science est influencée par le sens commun», observe Alain Giami. Malheureusement, le «sens commun» est souvent enfermé dans les images qu’il construit. Des voix de femmes s’élèvent ainsi pour signaler que, si les relations sexuelles se déroulaient dans la vraie vie comme dans les films et les séries TV (trois bisous et on s’emboîte, sans le moindre intérêt pour le clitoris, car l’émotion suffit), il est à peu près sûr qu’aucune femme ne jouirait jamais.


Colloque «Histoires de la sexologie», lundi 12 décembre 2016, 9h-17h15, Université de Lausanne, Institut des hautes études en administration publique (IDHEAP), salle 004 (28, rue de la Mouline, Chavannes-près-Renens)

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