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«Le sexe du cerveau ne fait pas consensus»

Un colloque international s’ouvre jeudi à Lausanne. Son objectif est de formaliser les divergences de points de vue des chercheurs, de diverses spécialités, qui travaillent sur les thématiques du genre et des neurosciences

«Le sexe du cerveau ne fait pas consensus»

Recherche Le réseau international NeuroGenderings réunit des scientifiques de diverses disciplines autour de la question du genre

Le colloque qui s’ouvre à Lausanne vise à expliciter les divergences de points de vue des chercheurs sur ce sujet

Le sexe, le genre et le désir ont-ils des lieux d’inscription, des lieux sources, dans le corps, dans les comportements, dans la nature, dans la culture? Les sciences de la vie et les sciences humaines approchent ces questions selon des perspectives contrastées. Les humanités analysent les dispositifs sociaux, politiques et médicaux qui produisent l’ordre des valeurs, des obligations et des interdits à l’œuvre dans la différenciation des genres et le déploiement d’une normalité articulée autour de la reproduction et de l’hétérosexualité. La biologie, la génétique et plus récemment les neurosciences, pour leur part, cherchent les origines de cette différenciation dans les gènes, les hormones, la structure et le fonctionnement cérébral, etc.

Le cerveau, de par son statut de siège de la conscience, tend à être considéré comme l’interface privilégiée entre biologie et société pour poser la question de l’humain à nouveaux frais. Qu’en est-il des recherches qui se focalisent sur le «sexe du cerveau»? Apportent-elles toutes les réponses sur les comportements, les orientations et les identités sexuelles ou de genre? En définissant le sexe du cerveau à partir d’oppositions convenues (masculin/féminin, hétérosexuel/homosexuel), ces recherches ne tendent-elles pas simplement à reproduire le sens commun et les ­discriminations envers les groupes qu’elles étudient?

La conférence NeuroGenderings III, dès jeudi à l’Université de Lausanne, vise à questionner le rôle des neurosciences dans la consolidation, mais parfois aussi la subversion, de nos conceptions normatives sur le sexe, le genre, les sexualités, et sur la notion même de personne. Quatre spécialistes, Gillian Einstein, Rebecca Jordan-Young, Georgina Rippon et Anne Fausto-Sterling, ont répondu à l’appel de Cynthia Kraus, philosophe et chercheuse à l’Université de Lausanne.

Le Temps: Pourquoi avoir mis sur pied la conférence «NeuroGenderings»?

Cynthia Kraus: La phrénologie du XIXe siècle cherchait déjà toutes sortes de différences entre les sexes. Plus récemment, la «Décennie du cerveau» proclamée dans les années 1990 par le président George Bush Senior, a aussi été la décennie du sexe du cerveau. Les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale participent de l’engouement contemporain pour les neuro­sciences en permettant, nous dit-on, de voir mieux et plus de choses dans un cerveau devenu «transparent». Mais ce que les neurosciences nous disent du sexe du cerveau relève souvent de la caricature. Les hommes auraient un cerveau systématique, les femmes un cerveau empathique. Les hommes gays auraient un cerveau plus féminin que les hommes hétérosexuels. Les personnes qui souhaitent changer de sexe auraient un sexe du cerveau opposé à leur sexe génital. Ou encore que l’on arrivera bientôt à prédire si les nouveau-nés intersexes s’identifieront comme des hommes ou des femmes à partir du sexe de leur cerveau fœtal. On peut s’attendre à d’autres «découvertes» de ce type dans le futur. L’année dernière, le président Barack Obama, par exemple, a prolongé la Décennie du cerveau en lançant la Brain Initiative avec la même rhétorique de l’espoir: soigner les maladies du cerveau (Alzheimer, Parkinson, autisme, schizophrénie) mais aussi créer des emplois! L’un des buts du colloque est donc de prendre un peu de distance face aux découvertes et aux promesses faites au nom des neurosciences en général, et des recherches sur le sexe du cerveau en particulier. Car les enjeux de ces recherches dépassent largement le cadre du laboratoire; elles ont un impact sur la société.

– Vous menez une réflexion sur l’intersexuation – les personnes venues au monde avec une morphologie qui n’est pas typiquement masculine ou féminine. Comment la question du sexe du cerveau se pose-t-elle dans ce champ?

– Initialement, j’ai en effet suggéré qu’on organise des conférences de dissensus (plutôt que consensus) dans le cadre de mes recherches sur l’intersexuation, dans le but de garder ouvert le débat sur les relations entre neurosciences et société, entre sciences et démocratie. L’idée est venue d’un constat: la conférence de consensus organisée en 2005 et le «Consensus Statement» publié en 2006 n’ont pas du tout réglé les questions les plus controversées pour les personnes concernées et, a fortiori, pour la clinique. Je pense en particulier à la question des chirurgies génitales précoces, non consenties, qui visent à normaliser l’apparence des organes génitaux atypiques. Les nouvelles recommandations sont pour le moins vagues et, à vrai dire, guère différentes de ce qui se faisait dans le passé. Sous l’impulsion des mouvements intersexes qui émergent durant la Décennie du cerveau, certain-e-s spécialistes ont commencé à questionner le bien-fondé de ce qui se faisait jusqu’à alors. Dans ce contexte, la question de savoir quel est l’organe sexuel le plus important – le cerveau ou les organes génitaux? – pour le développement psychosexuel des nouveau-nés intersexes s’est posée avec une nouvelle vigueur. Mais les recherches sur le sexe du cerveau ne donnent pas de réponse satisfaisante à cette question ni de solution pour la clinique. Elles participent au problème qu’elles prétendent régler.

– En quoi cela pose-t-il problème?

– La question n’est pas de défendre une discipline par rapport à une autre. Il y a aussi des sciences humaines et sociales qui travaillent avec du cerveau sexué, par exemple la psychologie cognitive, certains courants de sexologie, etc., mais aussi, quoique de manière très différente, les neurosciences dites féministes ou queer. Ces savoirs-là doivent être discutés non seulement dans leur validité scientifique, mais aussi dans le champ des forces politiques qui les traversent. Par exemple, la découverte d’un cerveau gay ou transsexuel, ou encore l’idée que le «vrai genre» des personnes intersexes ne peut être changé par la chirurgie génitale parce qu’il dépend du cerveau ont parfois été mobilisées pour revendiquer le droit à la normalité, l’accès facilité à des traitements de changement de sexe ou, au contraire, la fin des traitements médicaux imposés aux enfants intersexes. Ces revendications sont tout à fait justifiées, mais la cérébralisation de ces questions masque la nature éminemment politique des problèmes et des luttes à mener: la persistance des inégalités sexuelles et de genre, l’homophobie, la transphobie, la stigmatisation et la normalisation forcée des personnes intersexes.

Neurogenderings III, 8-10 mai, Université de Lausanne, Aula du bâtiment Idheap. Participation gratuite, inscription obligatoire; dissensus_neurogenderings@unil.ch

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