Dans la nature, c’est au mâle de courtiser la femelle. Pour ce faire, il se pare de plumes colorées ou s’égosille au fond d’une mare. Et il multiplie les conquêtes, afin d’avoir la descendance la plus large possible. La femelle, en revanche, n’a besoin que d’un seul mâle pour se reproduire: elle recherche donc un partenaire stable, capable de protéger ses petits.

Telle est – en gros – la vision de la répartition des rôles entre les sexes qui a longtemps prévalu chez les biologistes. Pourtant, depuis déjà plusieurs décennies, les évidences s’accumulent: la reproduction, ce n’est pas si simple, en tout cas du point de vue des femelles. Loin d’être monogames, celles-ci sont en fait nombreuses, chez les plantes et les animaux, à multiplier les partenaires. Ce comportement nommé polyandrie bouscule la théorie de la sélection sexuelle telle qu’énoncée par Darwin, et à ce titre il intrigue les scientifiques. La revue Philosophical Transactions of the Royal Society B vient d’ailleurs de consacrer un dossier d’articles à ce qu’elle appelle «la révolution de la polyandrie».

C’est au cours des années 1970 que les biologistes ont pris conscience de l’importance de ce phénomène dans le règne animal. A cette époque, des travaux montrent que chez de nombreux insectes – abeilles, fourmis et mouches notamment – les femelles se reproduisent souvent avec plusieurs mâles, dont elles sont capables de stocker le sperme pendant quelques jours, voire des mois ou des années, avant de fertiliser leurs œufs. Cette pratique leur permet de mettre en compétition les spermatozoïdes de leurs différents partenaires, afin de ne retenir que les plus efficaces.

Depuis, les recherches ont montré que la polyandrie était en fait répandue dans la grande majorité des espèces animales pratiquant la reproduction sexuée, des insectes aux primates, en passant par les grenouilles et même les oiseaux, pourtant souvent cités en exemple de monogamie. «Des analyses génétiques menées sur la descendance de mésanges bleues, des oiseaux pourtant connus pour former des couples stables, ont ainsi montré que 20 à 40% des petits d’une nichée étaient issus d’un père illégitime», illustre Thierry Lodé, biologiste à l’Université d’Angers en France et auteur du livre La Biodiversité amoureuse.

«Seules quelques espèces à forte longévité et qui vivent dans des populations de faible densité, comme l’aigle, ne pratiquent apparemment pas ou peu la polyandrie», précise Tommaso Pizzari, chercheur à l’Université d’Oxford, en Angleterre, qui a coordonné les articles consacrés à ce thème dans les Philosophical Transactions of the Royal Society B.

Chez les végétaux, la situation est plus difficile à interpréter. Certes, les analyses menées sur leurs fruits révèlent que la majorité des plantes à fleurs sont fécondées par des pollens issus de différents plants mâles. Mais il se pourrait que ce phénomène soit subi plutôt que choisi, les plantes exerçant moins de contrôle sur leur reproduction que les animaux, puisqu’elles dépendent du vent ou d’animaux pour leur fertilisation.

Certaines adaptations morphologiques observées sur les fleurs suggèrent cependant qu’elles cherchent bien à être fécondées par plusieurs mâles. «Chez la plupart des plantes, la partie de la fleur chargée de réceptionner le pollen, le stigmate, reste réceptive pendant une longue période, permettant l’accumulation de beaucoup plus de pollen que nécessaire pour féconder les ovules», explique John Pannell, de l’Université de Lausanne.

L’adaptation à la polyandrie est encore plus manifeste chez une espèce comme l’anémone du Canada, chez qui le pollen n’est pas autorisé à pénétrer dans le stigmate avant qu’il s’y soit accumulé en grande quantité. En fait, comme chez les animaux, rares sont les plantes à fleurs qui font le choix d’avoir un seul partenaire mâle: «C’est le cas de certaines orchidées, qui sont rarement visitées par les insectes pollinisateurs», précise John Pannell. L’apparente universalité de la polyandrie dans le monde du vivant a de quoi surprendre. Qu’est ce qui peut encourager le sexe féminin à papillonner ainsi? D’abord, des bénéfices très concrets: «Chez certaines espèces, les femelles bénéficient de cadeaux, sous forme de nourriture ou de protection, à chaque fois qu’elles se reproduisent avec un mâle, fait remarquer Tommaso Pizzari. Par exemple, l’éjaculat de certains criquets contient à la fois des spermatozoïdes et des substances nutritives qui profitent à la femelle.»

Des études ont également montré que chez l’accenteur mouchet, un discret petit oiseau de nos jardins, la femelle cherche activement à se reproduire avec deux mâles… qui, ne sachant pas qui est finalement le père, s’occuperont ensuite tous deux de la nichée! Enfin, d’un point de vue évolutif, le fait de se reproduire avec plusieurs partenaires garantit à la femelle d’avoir une descendance au patrimoine génétique varié, qui sera donc mieux capable de faire face aux changements éventuels de son environnement.

Cependant, malgré ces points positifs, difficile de dire que la polyandrie est forcément une bonne affaire pour les femelles. Elle les rend en effet plus vulnérable aux prédateurs et aux maladies. Quand ce n’est pas le sperme lui-même qui est toxique! C’est le cas de celui de la mouche du vinaigre: il contient des substances qui forcent les femelles à pondre davantage après la copulation, mais qui attaquent également leur système nerveux. Si bien que la polyandrie semble plutôt raccourcir l’espérance de vie de celles qui la pratique…

Finalement, les scientifiques ne savent pas encore vraiment quel sens prêter à ces observations. Faut-il voir les femelles polyandres comme des profiteuses et des manipulatrices… ou plutôt comme des victimes? Certains chercheurs suggèrent en effet que la pratique de la polyandrie leur est surtout imposée par les mâles. «L’évolution des fleurs, qui favorisent leur disponibilité pour une grande quantité de pollen, semble surtout favorable aux mâles, qui cherchent à se reproduire avec le maximum de partenaires», remarque John Pannell.

Même son de cloche du côté de Tommaso Pizzari, qui estime que «si la polyandrie bénéficie parfois aux femelles, elle est surtout dictée par le comportement des mâles». De son côté, Thierry Lodé propose que l’on arrête de percevoir la reproduction comme une guerre entre les sexes: «On oublie que c’est avant tout l’histoire d’un consentement entre deux individus, d’une réconciliation nécessaire à l’élevage des petits», relève-t-il. Une histoire qui amène en tout cas à revoir nos stéréotypes sexuels.

A cause des maladies, la polyandrie semble plutôt raccourcir l’espérance de vie de celles qui la pratiquent