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Des visiteurs regardant une démonstration chirurgicale, hôpital de Sion, 20 novembre 2013.
© Aline Staub/Keystone ©

Médecine

Sexe et pouvoir, vecteurs de tension au bloc opératoire

Les conflits seraient plus nombreux en salle d’opération lorsque celle-ci est occupée majoritairement par des hommes, selon une récente étude américaine, qui pointe également les risques possibles pour le patient

Centre névralgique de l’hôpital, le bloc opératoire est un lieu clos, secret, voire un peu effrayant, qui voit de nombreux protagonistes s’affairer simultanément dans un espace confiné. Entre chirurgiens, anesthésistes, infirmiers et instrumentistes, les interactions sont nombreuses, débouchant parfois sur des conflits. Sans conséquence la plupart du temps, ces dissonances peuvent toutefois, dans certains cas, compromettre la sécurité du patient.

Laura K. Jones, anthropologue médicale, chercheuse à l’Université Emory, à Atlanta, et première auteure d’une étude parue le 2 juillet dans la revue PNAS, a examiné plus de 6300 interactions sociales, au cours de 200 opérations réalisées au sein de trois grands hôpitaux urbains de l’Etat de Géorgie, entre 2014 et 2016. Pour ce faire, son équipe a utilisé une méthode traditionnellement employée pour observer les relations spontanées au sein de groupes de primates. Ses conclusions démontrent que la coopération serait meilleure, et les conflits moins nombreux, lorsque les deux genres sont représentés au sein de la salle d’opération. Décryptage.

Le Temps: Les conclusions de votre étude semblent sans appel: les conflits seraient plus fréquents lorsqu’un bloc opératoire est occupé principalement par des hommes. Ces résultats vous ont-ils étonnée?

Laura K. Jones: J’avais déjà pu observer, par le passé, des tensions récurrentes entre chirurgiens et anesthésistes dans l’un des hôpitaux où je travaillais. L’institution voulait en savoir plus sur l’origine de ces conflits, d’où notre étude. Cependant, cette différence de genre n’était pas quelque chose que nous recherchions activement. Nous avons récolté énormément de données concernant tout type d’interactions sociales, qu’il s’agisse de plaisanteries, de ragots, d’insultes, de drague ou même de pas de danse. Leur analyse a fait ressortir, de manière significative, que les conflits étaient plus nombreux lorsque les hommes étaient majoritaires en salle d’opération, tout comme, dans une moindre mesure, lorsque cette dernière était principalement occupée par des femmes.

Ces conclusions ne sont pas totalement surprenantes si l’on compare ces situations avec le règne animal. En effet, les rivalités et les enjeux de pouvoir y sont plus fréquents à l’intérieur d’un même sexe qu’entre les sexes. Les hommes ayant une position élevée dans la hiérarchie ont toutefois tendance à s’exprimer davantage et à faire preuve d’un comportement plus exubérant que leurs pendants féminins, d’où des tensions plus importantes. A contrario, il s’avère que la coopération est bien meilleure en salle lorsque le chirurgien n’est pas du même genre que la majorité du reste de l’équipe.

Ces conflits au sein du bloc opératoire ne sont pas toujours anodins et peuvent avoir des conséquences sur la sécurité des patients…

Les tensions sont inévitables, surtout en médecine, où les questions liées à la hiérarchie sont très présentes. Par ailleurs, les conflits peuvent aussi se révéler constructifs, car il est important que les subalternes puissent avoir la possibilité de contester l’autorité. Mais parfois, ces dissensions peuvent entraîner un temps d’arrêt dans le déroulé de l’intervention.

Les principaux protagonistes ne sont alors plus totalement concentrés sur le patient, ce qui est problématique. Selon nos résultats, dans près de 70% des cas, c’est le chirurgien qui s’avère l’initiateur des conflits, dont l’origine peut être aussi diverse que du retard dans la procédure, le manque de matériel adéquat ou encore des attitudes peu respectueuses à l’égard des assistants.

L’éthologie étudie traditionnellement les comportements des animaux dans leur milieu naturel, pourquoi avoir choisi cette méthode?

Car il s’agit d’un excellent moyen pour analyser, à travers une méthode précise d’observation directe, les enjeux de pouvoir. L’éthologie n’avait presque jamais été utilisée avant cela pour étudier le champ médical, principalement parce qu'il est très difficile d’avoir accès au bloc opératoire. Pour ne pas biaiser les résultats, nous sommes volontairement restés aussi vagues que possible sur l’objectif de notre recherche.

Pensez-vous que des changements devraient être opérés, notamment en termes de composition des équipes?

Il faudrait veiller, en effet, à avoir des équipes plus diversifiées, notamment dans certains départements encore principalement dominés par les hommes, comme la neurochirurgie ou l’orthopédie. On ne pourra toutefois pas changer la culture de ces services du jour au lendemain, c’est pourquoi il est déjà important de rendre les écoles de médecine et les institutions attentives à ce problème pour, à terme, pouvoir l’anticiper davantage.

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