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Pour compenser l'inexorable fonte de son domaine skiable, la mairie de Tignes a lancé un projet de piste de ski couverte.
© commune de Tignes

environnement

Du ski d'intérieur pour défier la fonte des glaciers alpins

A Tignes, en Savoie, un projet de construction d’un immense complexe de ski d’intérieur suscite le désarroi des protecteurs de l’environnement

«Le ski 365 jours par an.» La devise de Tignes fit, pendant plus de trente ans, la fortune de cette station de sports d’hiver française, en Savoie. Elle n’est aujourd’hui plus qu’un doux souvenir. Depuis 2000, le glacier de la Grande-Motte, qui auréole le village à 3650 mètres d’altitude, est fermé aux skieurs entre août et septembre. Son recul, de 173 mètres entre la fin des années 1960 et la fin des années 2000, s’accélère.

Comme à Dubaï

Pour compenser l’inexorable fonte de son domaine skiable, causée par le réchauffement climatique, la mairie de Tignes a lancé un projet unique dans les Alpes: le Ski-Line. Soit une piste de ski couverte, alimentée toute l’année par de la neige artificielle. Ce dôme, de 420 mètres de long, abriterait aussi une piscine à vagues pour surfeurs, au pied du parc national de la Vanoise.

Son coût: 63 millions d’euros. C’est le prix à payer pour permettre à Tignes, selon le dossier de présentation, de «retrouver ce qui fait son identité», à savoir ses «365 jours d’activité annuelle». «Un impératif pour pérenniser notre modèle économique, avec des gens qui vivent et travaillent ici tout au long de l’année», assure le maire de cette commune de 2600 habitants, Jean-Christophe Vitale.

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Approuvé par le préfet, le projet a pourtant suscité des réserves de la part de l’Autorité environnementale régionale. Dans deux de ses avis, celle-ci pointe une «consommation énergétique importante», l'utilisation «de 18 300 m³ d’eau par an» ou encore un impact paysager «fort, voire très fort». Avant de s’interroger «sur la justification d’un tel équipement qui paraît totalement contradictoire, de façon emblématique, avec une démarche de développement durable».

Plus encore que ses impacts environnementaux, c’est en effet le symbole, porté par cette piste indoor en pleine montagne, qui dérange. Ce projet «gomme tous les aspects rudes et rebutants que ce milieu englobe (froid, pente…)», pour «vivre une expérience de pleine nature dans un cocon de confort», peut-on lire dans le dossier de présentation. «C’est scandaleux, c’est le monde de la montagne qui nie lui-même la montagne et ses valeurs», rétorque Vincent Neyrinck, de l’association Mountain Wilderness.

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Le projet est aussi décrié par des habitants, qui ont constitué en 2016 un collectif pour s’y opposer, à coup de pétitions et de recours administratifs. «Jusqu’où va-t-on aller dans l’artificialisation de la montagne? interroge son président, Jean-Louis Monjo. On continue de construire à tout va, alors qu’il n’y a pas plus de skieurs qu’avant.» La fréquentation des pistes françaises s’érode depuis dix ans, ayant même chuté de 6,5% l’hiver dernier par rapport à la moyenne des quatre hivers précédents, selon l’interprofession Domaines Skiables de France.

A l’origine, la neige de culture était un palliatif pour compenser la variabilité de la météo

Hugues François, chercheur à l’Irstea

Dans ce contexte, et face à un enjeu climatique de plus en plus pressant, les stations de ski se montrent toujours plus dépendantes des équipements techniques pour assurer des saisons rentables. Une fuite en avant dont le Ski-Line de Tignes est emblématique. La neige artificielle, dont il dépend, s’est systématisée dans les Alpes – elle couvre désormais 35% des domaines skiables en France, 48% en Suisse et 60% en Autriche. «A l’origine, la neige de culture était un palliatif pour compenser la variabilité de la météo, explique Hugues François, chercheur à l’Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture). Aujourd’hui, elle permet d’assurer un manteau neigeux damable tout au long de la saison, et contribue à une forme d’intensification de l’activité.»

Non exempte d’impacts environnementaux (consommation d’eau, d’énergie, d’espaces naturels…), elle participe aussi à un «cercle vicieux de l’aménagement», selon Hugues François: plus d’équipements sur les pistes pour garantir le remplissage des stations, plus d’opérations immobilières pour accueillir les skieurs et rentabiliser les investissements en enneigement et remontées mécaniques…

Sanctuarisation du ski

A Tignes, alors que la nuit tombe et que les derniers skieurs dévalent les pistes, quelques canons à neige se mettent à cracher leur nuage de gouttelettes gelées. La station en détient 352, postés jusqu’à 2800 mètres d’altitude. En France, ce sont paradoxalement les stations les plus hautes qui en sont le mieux garnies. «Il y a une tendance à la sanctuarisation du ski dans les grandes stations intégrées de haute altitude, alors que la moyenne montagne, plus affectée par le réchauffement, est déjà dans un enjeu de diversification», note Philippe Bourdeau, professeur à l’Institut de géographie alpine.

Dans les années 1960, quand l’Etat français entreprit de faire prospérer l’industrie des sports d’hiver dans ses montagnes, Tignes fut l’une des premières stations à sortir de terre, au milieu des alpages. Surfant toujours sur ce modèle de l'«or blanc», sans imaginer d’autre solution, elle compte désormais sur son altitude, ses canons à neige et son Ski-Line pour être l’une des dernières où l’on viendra skier.

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