La tempête de sable faisait rage sur le tarmac de l’aéroport Al Baaten pour jets privés d’Abu Dhabi, capitale des Emirats arabes unis (EAU), en ce début de semaine. L’avion Solar Impulse n’aurait pas pu sortir une de ses cellules photovoltaïques. Il attendra encore un peu, calfeutré dans l’immense tente qui lui sert de hangar de fortune, et dont les toiles en plastique claquaient au gré du vent. Le prototype en sera extrait pour des vols d’essai ces prochains jours, puis une dernière fois le 27 février au plus tôt, pour son départ pour un tour du monde en douze étapes. Une aventure que les concepteurs du projet Bertrand Piccard et André Borschberg ont détaillée ce mardi matin devant la presse internationale ainsi qu’une poignée de citoyens émiratis sous leur ghutra blanc, le nom donné ici au keffieh. Un périple de 35 000 km, répartis en environ 25 jours de vol sur cinq mois, pour ce qui constituerait une première mondiale, celle d’un tour du monde dans un avion piloté et carburant uniquement à l’énergie solaire, à la vitesse de 50 à 100 km/h.

Partant d’Abu Dhabi, l’avion solaire rejoindra ainsi d’abord Muscat, dans le sultanat d’Oman, puis Ahmedabad et Varanis en Inde, avant une étape au Myanmar, à Mandalay, où les aventuriers ont été invités par les autorités. Cap ensuite sur la Chine, avec Chongqinq et Nanjing. «Je voulais avoir une ville sur la côte chinoise qui donne le maximum de possibilités de partir vers le Pacifique», justifiait récemment André Borschberg au Temps, en lui révélant le gros de la route (lire LT du 5.1.2015). Et de poursuivre: «Shanghai est trop près de la mer et la météo de ses aéroports est relativement mauvaise, ce qui pourrait nous faire manquer des fenêtres de décollage. Nanjing, par contre, est 200 km à l’intérieur du pays, ce qui nous donne plus d’opportunités, et se trouve dans une province industrielle qui se développe beaucoup. Quant à Pékin: la capitale est plus au nord, et nous ne voulions pas aller si loin. Chongqing, enfin, est LA ville que la Chine veut développer dans l’ouest du pays. C’est aussi intéressant pour nous, qui souhaitons communiquer sur les technologies propres (cleantech).»

Ce sera ensuite l’heure de vérité pour l’équipée, avec la grande traversée de l’océan Pacifique, direction Hawaï, pour cinq jours et autant de nuits de vol. Un membre de la délégation d’André Borschberg, qui était récemment à Nanjing pour préparer l’escale, témoigne que le pilote aurait alors pris toute la dimension de cette tentative. Est-ce donc à dire que c’est lui qui prendra les commandes pour ce qui constituera certainement le moment le plus fort du voyage jusque-là? Rien n’est encore décidé, assure-t-on du côté de Solar Impulse.

Ensuite ce sera Phoenix (en Arizona), puis une ville intermédiaire américaine qui sera déterminée en fonction de la météo, et finalement, l’arrivée dans l’immense aéroport new-yorkais de JFK, à New York: tel sera le périple nord-américain de Solar Impulse 2 (Si2), pour un remake de ce que l’équipe avait accompli à l’été 2013. «Au début, nous croyions que les autorités de JFK ne voudraient jamais de notre avion expérimental sur un si grand hub, a expliqué Bertrand Piccard. Mais au contraire, ils nous ont dit que le vol était tellement historique qu’il fallait absolument qu’on se pose chez eux.» Tout ceci avant la traversée de l’Atlantique, par celui des deux pilotes qui n’aura pas survolé le Pacifique. Enfin, dernière étape en Europe du Sud ou en Afrique du Nord, avant le retour au bercail d’Abu Dhabi, prévu en juillet, août au plus tard.

«Abu Dhabi est le lieu idéal pour démarrer et achever notre mission, a commenté Bertrand Piccard. Des initiatives comme celle de Masdar [un projet multifacettes tournant autour des énergies renouvelables, ndlr] ont permis à la capitale des EAU d’être reconnue comme centre d’innovation et de technologies propres. Surtout, Masdar partage notre engagement inébranlable pour assurer un futur plus propre à notre planète». L’hôte de l’équipe suisse, Sultan Al Jaber, président de Masdar et ministre d’Etat des EAU, a voulu rendre la pareille, par la voie de Nawal Al-Hosany, directrice de la durabilité de Masdar: «Abu Dhabi est fier d’avoir été choisie [pour ce départ]. Solar Impulse est une démonstration que l’impossible peut être possible, et que l’innovation ne connaît pas de frontières. Et que le solaire est une technologie viable.»

Si aujourd’hui, les mines sont radieuses, l’affaire ne s’est pas conclue facilement: en coulisses, l’on dit qu’il a fallu quatre ans, faits d’allers-retours incessants et de négociations ininterrompues, pour que le contrat liant Solar Impulse et l’initiative Masdar d’Abu Dhabi soit signé. Dans la tente, l’avion est par exemple tourné la face contre la paroi. La raison est simple: l’équipe de Solar Impulse bénéficie d’un nouveau partenaire, Moët Hennessy. Mais faire de la publicité pour l’alcool étant interdit dans ce pays arabe, les concepteurs du Si2 ont dû jouer de subtilité pour dissimuler toute mention du producteur de champagne.