Les pieds mouillés par la rosée, plusieurs dizaines de spectateurs attendent sur une butte surplombant la piste de Payerne. Bertrand Piccard passe en contrebas, bonnet de laine sur la tête, et reçoit quelques applaudissements. « Merci pour votre soutien, tenez-nous les pouces, on en aura besoin. »

Du soutien, comme celui de Philippe, directeur d’EMS, venu de Marsens à vélo. « Il faisait 3 degrés quand je suis parti de chez moi ce matin. Mais il faisait moins vingt à Château d’Oex pour l’envol du ballon Breitling Orbiter. J’étais présent aux trois tentatives. »

Cédric, 21 ans, est aussi venu à vélo. Il fait du vol à voile depuis l’âge de 16 ans et commente en connaisseur l’heure matinale choisie pour le premier vol-test: « L’air froid est plus dense, il offre une meilleure portance pour la montée ».

Pour Isabelle Marquart, présidente de l’Association pour le développement des énergies renouvelables (ADER), cette journée a clairement une portée symbolique: « Dans cent ans, les chevaux galoperont sur cette piste d’où décollent encore des FA-18. Nous vivons sur une planète dont les ressources sont limitées, c’est une réalité physique. Il faut faire autrement tant qu’on en a les moyens. Les gens sont trop mous. » A côté, son amie Heidi Bieber, bâloise d’origine, approuve en citant l’écologiste disparu Bruno Manser: « Celui qui a compris et qui n’agit pas n’a rien compris. »

Un col de curé sur cette colline? Neuchâtelois d’origine, Dominique Rimaz a volé une fois en Hunter et fait son brevet de planeur. Après avoir été vicaire à Belfaux et Ecuvillens, il suit actuellement une formation en communication pour l’Eglise catholique à Rome. Question inévitable: « Vous avez du boulot en ce moment, non? » Il lève les yeux au ciel: « Forcément, on parle sans cesse de ces affaires de pédophilie – jusqu’à l’écœurement parfois! »

Et le vol du jour? Dominique Rimaz y décèle une portée philosophique: « Dans la crise que traversent les gens aujourd’hui, Solar Impulse est le genre de projet qui nourrit l’imagination, permet de sortir de la grisaille du quotidien. »

Justement, les hélices ont commencé à tourner, d’abord deux par deux, puis les quatre. Les derniers gilets jaunes se sont écartés. L’avion commence à rouler, il va... Il vole déjà! Quelques dizaines de mètres à peine ont suffi pour que les roues quittent le béton. « Stupéfiant », glisse un spectateur admiratif. Les autres applaudissent.

Le moustique géant s’éloigne, prend de l’altitude, devient un trait imperceptible, presque immobile dans l’azur. « Qu’est-ce qu’il vole lentement », dit l’un. « Quelle majesté... », goûte l’autre.

Yves Diserens a un sourire satisfait. Ingénieur civil, conseiller communal à Payerne, il a déposé il y a quelques années l’interpellation qui a abouti à la construction du hangar géant du Bureau d’enquête sur les accidents d’aviation civile, agrandi un poil pour accueillir Solar Impulse. « Notre but est de développer un aéropôle, un centre de compétences techniques avec des emplois à valeur ajoutée. Une partie des infrastructures est déjà construite, la société Speedwings a signalé son intention d’investir. Ce qui retarde le projet sont les autorisations administratives, les allers et retours incessants avec l’Office de l’aviation civile. »

Le vol dure maintenant depuis plus d’une heure. Une partie des spectateurs est partie. D’autres s’essaient à l’humour: « J’aimerais bien qu’ils le mettent en décrochage ». Une équipe de « vieux ronchons de Montricher » comme ils se baptisent eux-mêmes – comprenez: des pilotes de planeurs chevronnés – évoque des souvenirs et pose des questions: « Une fois dans les Andes, je me suis battu une heure et demie contre les turbulences, juste pour rester en l’air. Comment Solar Impulse se serait-il comporté s’il était sorti non pas aujourd’hui, mais lundi dernier? »

On ne le saura pas, pas pour le moment, dans cette journée de faible brise. L’avion est déjà en phase d’approche, avec deux moteurs seulement, tant il semble planer facilement. Ses roues touchent le sol, il s’arrête en moins de deux cents mètres. « Des retombées du projet? Il y en aura sans doute, mais lesquelles, s’interroge une spectatrice. J’espère que cela ne sera pas juste un show. »