L’auteure de ces lignes a vu Sonia Seneviratne donner une conférence, il y a quelques semaines, devant des lecteurs du Temps. Posément, la chercheuse a résumé les connaissances scientifiques sur les changements climatiques. Imperturbable, elle a répondu aux diverses questions du public de manière claire et argumentée. A l’issue de la rencontre, chacun semblait déterminé à agir personnellement contre le réchauffement.

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Sa force de persuasion, cette discrète quadragénaire la tire de son indubitable expertise, adossée à une bonne dose de modestie. Sonia Seneviratne n’est pas du genre à fanfaronner, mais il s’agit d’une chercheuse d’envergure internationale. «Son CV, en termes de publications scientifiques, est vraiment extraordinaire. Elle arrive toujours à identifier les grandes questions dans notre domaine, et contribue à les résoudre», dit d’elle Wim Thiery, climatologue à la Vrije Universiteit Brussel, qui a effectué son post-doctorat dans le laboratoire de la chercheuse, à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ).

Le déclic de Rio, en 1992

Bien malgré elle, Sonia Seneviratne exerce ses recherches au cœur d’une actualité brûlante: celle des changements climatiques. L’année 2019, la deuxième plus chaude depuis le début des mesures, a été marquée par de nombreux événements extrêmes: sécheresses, canicules, feux de forêt… La scientifique s’est fait une spécialité de l’étude de ces phénomènes, qui seront de plus en plus fréquents dans l’avenir. «Mon domaine d’expertise, c’est le rôle de la végétation dans le système climatique, précise la chercheuse. Les deux tiers des précipitations que reçoit notre planète sont issues de l’eau évaporée par les forêts. C’est un processus critique, mais qui demeure mal compris.»

Née à Lausanne, la climatologue a grandi à Lutry, auprès de ses parents et de ses deux sœurs. Elle dit s’être toujours intéressée aux sciences, notamment à l’astronomie, et l’on devine entre les lignes qu’elle a suivi une scolarité studieuse. Elle commence à prendre conscience des problèmes environnementaux à l’occasion du Sommet de Rio, en 1992. C’est la première fois que les dirigeants mondiaux se rassemblent pour discuter de l’avenir de la planète.

Les deux tiers des précipitations que reçoit notre planète sont issues de l'eau évaporée par les forêts. C'est un processus critique, mais qui demeure mal compris

Sonia Seneviratne

Deux ans plus tard, elle rejoint l’EPFZ, à l’époque une des seules hautes écoles à proposer une formation en sciences de l’environnement. La scientifique ne quittera plus l’institution, à part pour son travail de master, qui l’a amenée dans la forêt tropicale amazonienne auprès des Indiens quechuas, et pour un post-doctorat à la NASA, sur la simulation informatique des effets de la végétation sur le climat.

Sonnette d’alarme

Dans son laboratoire zurichois, Sonia Seneviratne dirige une quinzaine de chercheurs. «Nous travaillons beaucoup avec des modélisations numériques, grâce à des machines très puissantes qui permettent de faire des calculs sur l’ensemble de la planète», explique la chercheuse. «Sonia invite tout le temps des doctorants et professeurs du monde entier à visiter son groupe, qui est un carrefour international de connaissance dans notre domaine, raconte Wim Thiery. Elle est aussi un mentor généreux: elle m’a énormément aidé à développer ma carrière.»

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La scientifique s’investit beaucoup dans les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC, dont les rapports font référence au niveau mondial. Elle a notamment coécrit un chapitre d’un rapport spécial approuvé en 2018, qui soulignait l’importance de limiter le réchauffement à 1,5°C d’ici la fin du siècle, comme cela est prévu par l’Accord de Paris. «Ça a été un moment très fort pour moi, se remémore Sonia Seneviratne. Avant ce rapport, je m’exprimais peu sur les implications politiques de mes recherches. Mais maintenant, je me sens obligée de tirer la sonnette d’alarme, car les mesures que nous prenons ne sont pas suffisantes pour contenir le réchauffement.»

Devant le tribunal

Au mois de janvier, la climatologue a témoigné devant le Tribunal de police de Lausanne. Des activistes y comparaissaient pour avoir occupé illégalement des locaux de Credit Suisse, afin de dénoncer l’implication de la banque dans des activités nuisibles au climat. Sa prise de parole a contribué à l’acquittement surprise des prévenus (qui font l’objet d’une procédure en appel). «De nombreuses personnes partagent aujourd’hui un sentiment d’urgence par rapport à la situation climatique. C’est un développement positif, car nous sommes à une époque charnière: nous ne pouvons plus repousser notre action à plus tard», estime Sonia Seneviratne.

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Mère de deux enfants, la climatologue explique que c’est aussi pour leur laisser «un monde à peu près décent» qu’elle se bat. Pour elle, «la crise actuelle causée par le coronavirus montre les fragilités de notre société globalisée lorsqu’elle est affectée à large échelle, ce qui serait aussi le cas avec un dérèglement climatique croissant». Optimiste, Sonia Seneviratne veut croire que cet épisode dramatique offrira aussi l’occasion de développer des solutions plus respectueuses du climat, comme le télétravail et la valorisation de la production locale.


Profil

1974 Naissance à Lausanne.

1994 Arrivée à l’EPFZ, et post-doctorat à la NASA dix ans plus tard.

2007 Nommée professeure assistante à l’EPFZ.

2010 Naissance de sa fille, puis de son fils, en 2014.

2018 Auteure principale du rapport spécial du GIEC sur le réchauffement à 1,5°C.


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