Des souris femelles qui pourchassent les mâles aux quatre coins de leur cage; qui leur soulèvent les pattes arrière pour renifler longuement leurs parties génitales; qui, pour certaines, vont jusqu’à mordre ces attributs… Voilà l’étrange spectacle auquel ont assisté des chercheurs de l’Université de Genève (Unige). Ils l’ont décrit dans un article paru le 25 septembre dans la revue scientifique Current Biology. Ce comportement, qui s’apparente à une forme murine de harcèlement sexuel, n’avait encore jamais été observé chez la souris. Une modification génétique en serait la cause.

Tout a commencé un beau matin, lorsque des scientifiques du Département de génétique et évolution de l’Unige ont découvert dans leur élevage des souris mâles aux organes génitaux mutilés. «C’était choquant, car nous n’avions jamais observé ce type de blessures chez nos souris auparavant, et nous en ignorions complètement la cause», raconte le généticien Jozsef Zakany. Les agressions, qui se sont par la suite répétées, se déroulaient apparemment la nuit, qui correspond à la période d’activité chez les souris. Les chercheurs ont donc décidé d’équiper leurs cages de caméras, afin de filmer les occupations nocturnes des rongeurs.

Ces enregistrements vidéo les ont menés de surprise en surprise. La première: chez les souris, la femelle participe activement à la parade nuptiale. Les films révèlent ainsi des scènes explicites: les femelles, lorsqu’elles sont dans une phase sexuellement réceptive, recherchent les mâles et flairent leurs parties intimes, initiant ainsi l’accouplement. Aussi étonnant que cela puisse paraître chez des animaux aussi étudiés que les souris, ce comportement n’était pas connu des scientifiques. Ceux-ci pensaient jusqu’alors que c’était toujours le mâle qui était à l’initiative de l’accouplement.

Les vidéos ont également permis de démasquer les agresseurs des mâles: une poignée de souris femelles, qu’on pourrait qualifier de nymphomanes aggravées. Comme les autres souris, elles sollicitent les mâles sexuellement, mais de manière excessive, allant jusqu’à les blesser. «Sur certains films, on a vraiment l’impression qu’elles perdent le contrôle de leurs pulsions», relate Jozsef Zakany.

Pour ce chercheur, le caractère sexuel de ces attaques ne fait aucun doute, puisque les femelles ne s’attaquent jamais à leurs comparses du même sexe. Quant aux mâles, ils font preuve dans cette affaire d’une étonnante tolérance: ils ne montrent jamais la moindre agressivité envers les femelles, même quand elles les mordent!

Le comportement sexuel inadapté de ces souris femelles aurait pour origine une modification génétique. Les chercheurs de l’Unige, spécialisés dans l’étude des «gènes architectes» qui orchestrent la mise en place des organes au cours du développement embryonnaire, ont supprimé une partie de ces gènes, situés dans une région appelée «HoxD», chez une partie de leurs rongeurs. Leur objectif était d’étudier les conséquences de cette délétion sur le développement des animaux. Mais ils ne s’attendaient pas à donner naissance à une lignée de souris hyperactives sexuellement…

«Un des aspects les plus étonnants de cette étude est que seules les femelles semblent impactées par cette modification génétique», commente Pierre Roubertoux, spécialiste de la génétique comportementale à l’Université de Marseille. En effet, aucune modification de la parade nuptiale n’a été observée chez les mâles issus de la lignée mutante. «L’effet de cette délétion est donc probablement influencé par les conditions hormonales de la souris», suggère le généticien français.

Par ailleurs, les souris mutantes femelles ne présentent pas non plus toutes le même degré d’agressivité. Une minorité d’entre elles se comportent même de manière «normale», c’est-à-dire qu’elles sollicitent les mâles sans excès. Il existe donc une forte variabilité entre individus dans l’expression de la mutation. Cependant, malgré le petit nombre des souris mutantes qu’ils ont étudiées (19), les auteurs de l’étude ont tout de même pu conclure que le comportement des souris mutantes était significativement différent de celui des autres souris.

Reste à savoir par quel mécanisme la modification génétique qu’ils ont introduit chez ces souris a influencé leur attitude. Cela reste en partie un mystère. Les généticiens ont observé qu’un gène appelé «Hoxd10», contigu de la zone qu’ils avaient supprimée, était exprimé de manière anormale dans le cerveau des souris mutantes. Ce gène doit normalement servir à fabriquer une protéine, qui pourrait être la cause des troubles observés. «Toutefois, l’équipe genevoise n’est pas parvenue à identifier cette protéine, ce qui constitue une des limites de leur travail», estime Pierre Roubertoux.

Chez l’être humain, des modifications génétiques analogues à celle subie par les souris mutantes de cette étude peuvent se produire de manière naturelle. Aucune déviance sexuelle n’a cependant été observée chez les patients qui présentent ce type de délétion. «Peut-être ces personnes n’ont-elles tout simplement pas été interrogées sur leurs pratiques sexuelles», suggère Jozsef Zakany. «Il arrive aussi qu’une même modification génétique produise des effets différents chez l’homme et la souris», note pour sa part Pierre Roubertoux. Certaines pathologies humaines donnent également lieu à une sexualité débridée et compulsive. Mais elles sont liées à des troubles complexes, tels que des lésions cérébrales ou certaines formes d’épilepsie, et non à une mutation génétique donnée.

«C’était choquant, car nous n’avions jamais observé ce type de blessures auparavant»