Pour ceux qui ont suivi les débuts de la course à l’espace pendant la Guerre froide, découvrir la bête de somme des Soviétiques devant un décor de jungle tropicale, sur la base de l’Agence spatiale européenne (ESA), a quelque chose de surréaliste: dérivée d’un missile balistique, la fusée Soyouz, qui doit être lancée depuis Kourou (Guyane française) ce jeudi, n’est qu’un développement amélioré du modèle Semiorka, qui a lancé dans le plus grand secret Spoutnik, le premier satellite artificiel de la Terre en 1957, ou la variante Vostok, qui a propulsé Youri Gagarine en orbite en 1961.

Plus de 1770 fusées de la famille Soyouz ont été lancées, habitées ou non, avec une fiabilité remarquable malgré l’échec au mois d’août d’un tir du vaisseau cargo Progress, qui devait ravitailler la Station spatiale internationale (ISS). Mais si la suspension des vols pendant l’examen des causes de cet accident a des incidences sur les vols habités vers l’ISS privée de la navette spatiale, elle n’a pas retardé le lancement de jeudi: la Soyouz ST-B qui emporte les deux satellites européens est une variante qui n’utilise pas le moteur incriminé.

Intérêt réciproque

Le projet d’implantation d’un pas de tir pour la fusée russe en Guyane résulte d’un intérêt réciproque pour les deux parties, malgré la difficulté initiale pour certains de concevoir ce retournement copernicien: pour les Européens de l’ESA, Soyouz, lanceur de moyenne capacité de la catégorie d’Ariane 4 (qui n’est plus en production), s’intègre parfaitement entre le lanceur lourd Ariane 5 et Vega, la nouvelle fusée pour petits satellites, dont le lancement doit avoir lieu ces prochains mois. L’Europe disposera ainsi d’une gamme complète de fusées pour un coût nettement inférieur à la conception et la réalisation d’un modèle entièrement nouveau. Et dans une deuxième étape, Soyouz pourrait permettre de lancer des vols habités à partir du port spatial européen de Kourou.

Quant aux Russes, ils bénéficient non seulement d’un débouché bienvenu pour leur industrie spatiale mal remise de la chute de l’empire soviétique, mais ils profitent aussi du miracle de la mécanique céleste: l’effet de «fronde» de la rotation terrestre, qui donne un coup de pouce à la vitesse des fusées, est plus prononcé à l’équateur. Ainsi pour une Soyouz la charge maximale placée en orbite de transfert géostationnaire n’est que de 1,7 tonne au départ de Baïkonour, mais passe à 3 tonnes à partir de la base de Kourou. Ce qui lui ouvre le marché des satellites lourds, notamment pour les télécoms.

Le nouveau complexe de lancement Soyouz est situé à 13 kilomètres du pas de tir d’Ariane. Il est pour l’essentiel identique aux sites de tir du Kazakhstan (Baïkonour) et de Russie (Plesetsk). Les lanceurs sont assemblés et transportés à l’horizontale, selon la tradition russe, puis érigés sur le pas de tir, suspendus par quatre bras articulés au-dessus d’une énorme fosse, le carneau, qui recueille le torrent de flammes du départ. La charge utile, satellite et coiffe, est intégrée à la verticale. Pour ce faire, un portique mobile de 45 mètres a été ajouté au complexe, pour protéger la fusée et le satellite des pluies du climat tropical.

L’entreprise suisse APCO, de Vevey, dont une équipe est installée en permanence en Guyane, a participé à l’installation des nouvelles structures au sol dédiées à Soyouz, en sus du contrat de cinq ans qui lui donne notamment la responsabilité de la manutention et de la préparation des charges utiles, les satellites. «Avec de telles entreprises, Soyouz à Kourou permet de démontrer que la Suisse est un partenaire fiable, souligne Raphaël von Roten, délégué permanent de la Suisse auprès de l’ESA. Et la construction du site a permis de renforcer la situation des entreprises sur place et dans le secteur des lanceurs.»

«Club restreint»

D’ailleurs la Suisse a été l’un des pays à suivre la France dans le projet d’alliance avec la Russie et elle fait partie du «club restreint» des Etats qui financent l’installation de Soyouz à Kourou: sept pays sur les dix-huit membres de l’ESA. Y figurent aussi l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Belgique et l’Autriche. «Une des priorités de la politique spatiale suisse est le développement des lanceurs, ce qui doit nous assurer un accès indépendant à l’espace», souligne Raphaël von Roten. D’autant que ce choix permet un «retour géographique» sous forme de contrats aux montants équivalents aux contributions versées (déduction faite des frais généraux), en l’occurrence un ordre de grandeur de 10 millions de francs. «L’industrie suisse est bien positionnée dans ce domaine des lanceurs, rappelle M. von Roten, grâce à la «success story» des coiffes d’Ariane de Contraves. RUAG Space, qui a repris cette activité et l’a étendu à Vega. Cette collaboration lui a ouvert des nouveaux marchés, comme l’américain, avec la fourniture de coiffes pour la fusée Atlas V.» Reste à décrocher des marchés chez les Russes, ce qui est une autre paire de manches…