Le spinosaure, ce dinosaure semi-aquatique

Paléontologie Près de cent ans après la mise au jour de ses premiers ossements fossilisés, le spinosaure égyptien, un prédateur plus grand que le tyrannosaure, a livré son secret: c’était un animal semi-aquatique

Une découverte qui bouleverse nos connaissances sur les dinosaures, et clôt une histoire rocambolesque

L’histoire de Spinosaurus aegyptiacus pourrait servir de trame à un ultime épisode des aventures d’Indiana Jones. Un feuilleton riche en péripéties qui aura traversé les deux guerres mondiales avant de rebondir hier avec la présentation, dans la revue Science, d’un squelette complet, dont les éléments – en partie redécouverts dans la réserve d’un musée italien – ont permis d’imprimer en trois dimensions la reconstitution fidèle d’un spinosaure de 15 mètres de long qui vivait en Afrique du Nord il y a 97 millions d’années. La forme et la structure des os démontrent que l’animal vivait à la fois sur terre et dans l’eau, où il pouvait séjourner et se nourrir de poissons. De quoi bouleverser notre vision des dinosaures, longtemps considérés comme des animaux exclusivement terrestres.

«Mes collègues constatent toute une série de signes morphologiques caractéristiques de cette adaptation», se réjouit le paléontologue français Philippe Taquet, du Muséum national d’histoire naturelle. Aujourd’hui président de l’Académie française des sciences, il avait montré dès 1984 que le spinosaure pouvait se nourrir de poissons. «Mais on pensait à l’époque que c’était à la manière des ours, en les attrapant avec ses griffes.» Le groupe conduit par le Germano-Marocain Nizar Ibrahim, de l’Université de Chicago, montre au contraire que l’animal pouvait séjourner, se déplacer et chasser sous l’eau. «Il y a notamment la géométrie du cou, des membres qui rappellent ceux des ancêtres des cétacés, et la forme du museau qui lui permettait de respirer tout en étant dans l’eau, comme le font les crocodiles», décrit Philippe Taquet. La morphologie de ses membres et la position estimée de son centre de gravité laissent d’ailleurs penser que le spinosaure avait besoin de ses quatre pattes pour marcher, contrairement aux autres grands prédateurs du Crétacé, qui se tenaient debout.

Cette première description complète du spinosaure vient ponctuer une aventure scientifique incroyable, entamée en 1911. Cette année-là, le paléontologue allemand Ernst Stromer découvre des restes de trois dinosaures dans le désert égyptien: l’un d’eux possède d’étranges vertèbres dont l’épine dépasse un mètre de long. Il s’agit d’une espèce inconnue que Stromer baptise Spinosaurus aegyptiacus. Confiées au musée de Munich, les collections de Stromer sont entièrement détruites en 1944, au cours des bombardements britanniques sur la ville allemande. Du squelette, il ne reste plus que des dessins.

Pendant des décennies, on apprendra assez peu de choses du spinosaure au gré de découvertes très partielles. Mais la ténacité de Nizar Ibrahim et d’incroyables concours de circonstances vont changer la donne. «En 2008, alors que je préparais ma thèse, j’étais sur le plateau des Kem Kem, une région saharienne très riche en fossiles qui s’étend sur le Maroc et l’Algérie, raconte le chercheur. Un jour, à Erfoud, une ville aux portes du désert, un homme s’est approché de moi et m’a montré des ossements fossiles dans une boîte en carton, avec notamment un bout d’os plat et allongé. J’ai tout de suite pensé à un fragment de côte ou d’épine de spinosaure.» Quelques mois plus tard, installé au musée de Milan en quête de fossiles originaires d’Afrique du Nord, Nizar Ibrahim apprend l’existence dans la réserve d’un squelette qui pourrait provenir du Maroc. «C’était incroyable, il y avait des fragments de crâne, des côtes et des vertèbres dont l’épine était si longue qu’il ne pouvait s’agir que d’un spinosaure. Le premier squelette depuis celui d’Ernst Stromer!» Des fossiles pourtant peu utiles, faute d’en connaître la provenance. «Mes collègues italiens ne savaient pas grand-chose sur son origine; rien ne prouvait qu’il puisse venir d’un seul animal. Mais j’ai eu l’intuition qu’il s’agissait du même animal que les os qu’on m’avait montrés à Erfoud.»

Nizar Ibrahim veut croire qu’il pourra retrouver l’homme rencontré en 2008. Il profite d’une mission dans la région, en 2013, pour partir à sa recherche. En vain. «Je ne connaissais de lui que son visage et sa moustache. Mon collègue marocain Samir Zouhri m’a dit que je n’avais aucune chance de le retrouver: il y a des dizaines de milliers de chasseurs de fossiles au Maroc, qui déménagent tout le temps au gré de leurs fouilles.» Mais à la fin de la mission, un miracle se produit. «Nous buvions un thé à la menthe à la terrasse d’un café. Un homme est passé et je l’ai reconnu!»

L’homme raconte alors son histoire, et emmène les chercheurs sur le site de ses fouilles. Après d’intenses vérifications scientifiques, c’est désormais une certitude: les os dénichés à Milan proviennent du même spécimen, un animal de 11 mètres qui n’avait pas encore atteint les 15 mètres d’un adulte. Au final, une moitié du squelette est retrouvée, puis numérisée par tomographie, pour que l’on puisse la modéliser en trois dimensions et connaître sa structure interne. «Nous avons reconstitué les éléments manquants à partir des planches d’Ernst Stromer ou d’autres fossiles de spinosaures, et enfin nous avons scanné certains os d’animaux similaires.»

Toutes les pièces du puzzle ont ensuite été assemblées en une représentation numérique fidèle de l’animal. «Nous en avons alors imprimé en trois dimensions une version légèrement agrandie pour reconstituer l’animal à sa taille adulte.» Un spectaculaire assemblage métallique qui sera le clou de l’exposition qui ouvre ses portes ce vendredi à Washington au musée de la National Geographic Society, qui a financé ces recherches. Fidèle à son habitude, la société savante américaine en a également tiré un film, qui sera diffusé début novembre aux Etats-Unis. Le groupe de Nizar Ibrahim, de son côté, a entrepris d’étudier la mobilité du squelette, en animant le modèle informatique de son spinosaure. «Cela prendra du temps, mais on comprend déjà que les membres postérieurs et la queue fonctionnaient comme des nageoires.»

«J’ai eu l’intuition qu’il s’agissait du même animal que les os qu’on m’avait montrés à Erfoud»