Dimanche passé, le peuple des Grisons disait non à la candidature de Saint-Moritz aux Jeux olympiques d’hiver de 2022, pour des motifs essentiellement écologiques. ­N’y a-t-il donc plus, dans nos sociétés occidentales, de lien possible entre les grands événements sportifs et le respect de la nature? Deux spécialistes de la question, Vanessa Verron et Nicolas Serres, codirecteurs du cabinet de consulting international The Right Track (la bonne piste), basé à Paris, répondent. Le tandem d’experts a travaillé avec Paris 2012, Sotchi 2014, Annecy 2018, le Japon 2022 (Mondial de foot) et, en ce moment, pour la candidature olympique d’Istanbul 2020.

Le Temps: Quelle est votre analyse du vote négatif des Grisons?

Vanessa Verron: Il reflète clairement une tendance forte dans la perception actuelle des Jeux d’hiver. Depuis six ou sept ans, la relation entre ces sports et les personnes engagées dans la protection de l’environnement montagnard s’est dégradée en Occident. J’ai le sentiment que l’héritage écologique des grands événements sportifs (JO d’été et d’hiver, Coupe du monde de football) n’est réellement positif qu’au sein des pays émergents. Parce que, avec ou sans eux, ces Etats vont bâtir des infrastructures pour l’avenir.

– Comment expliquer cette défiance galopante des pays développés?

Nicolas Serres: L’écologie est simplement le principal sujet mis sur le devant de la scène par les ONG et les politiques. En termes de Jeux d’été, nous avons l’impression que cette tension diminue depuis la candidature de Paris 2012, qui entendait mettre en pratique l’Agenda 21 [les résolutions écologiques prises en 1992 au Sommet de la Terre de Rio]. Bien que l’essai n’ait pas été transformé.

– Le désamour à l’égard des JO d’hiver n’en demeure pas moins…

V. V.: A un moment donné, il faut s’interroger sur l’authenticité de ces revendications environnementales. Se trouve-t-on vraiment en face de citoyens qui combattent la dégradation de leur milieu naturel, ou n’est-ce pas plutôt un phénomène classique de refus des grands projets d’infrastructures et d’événements – ce qu’on nomme les cas «nimby» («not in my back yard», pas de ça chez moi)? Les gens n’apprécient guère les perturbations de leur vie quotidienne.

– Donc, la défense de l’environnement cristalliserait des oppositions très diverses?

V. V.: Oui, car l’événement sportif provoque des désagréments: trafic engorgé, transports publics bondés et en retard, afflux massif de visiteurs. Tout cela paralyse l’existence des riverains.

– Par-delà ces tracas, ne pensez-vous pas que les populations prennent pour du vent les soi-disant soucis écologiques des prétendants aux JO ou aux Mondiaux?

V. V.: Il y a d’abord le discrédit envers les politiques qui portent le projet, phénomène commun à nos démocraties occidentales. Ensuite, nous autres Européens avons le regard déformé par un prisme culturel. Si l’on faisait un sondage ici, sur Sotchi 2014 par exemple, tout le monde répondrait «massacre écologique», en oubliant que le développement de Sotchi et de sa région était déjà prévu tel quel par le gouvernement russe, Jeux d’hiver ou pas.

– Vu de l’extérieur, on sait seulement que la quasi-destruction d’une réserve naturelle, dans la chaîne du Caucase qui domine Sotchi, a été dénoncée par le WWF et Greenpeace, et que ces Jeux vont coûter la somme pharaonique de 45 milliards de dollars!

N. S.: Cette facture n’est pas celle des JO. Elle émarge aux équipements indispensables au développement durable d’un pays émergent comme la Russie. Côté environnement, les discussions n’ont eu de cesse entre les ONG et les meilleurs experts internationaux. C’est vrai que la fameuse réserve naturelle a été touchée, modifiée, mais après de nombreuses consultations avec les environnementalistes.

– Ils ont fini par céder?

N. S.: En tout cas, le WWF a été impliqué du début à la fin du processus, des mesures ont été prises pour satisfaire ses exigences. Je dirai qu’en règle générale, quand on construit des infrastructures de montagne à peu près écologiques, on coupe des arbres et on se heurte forcément à des opposants.

– Comment concilier, dès lors, le développement durable et les manifestations sportives géantes?

V. V.: On doit avoir à l’esprit qu’à Sotchi, la notion de développement durable n’est pas uniquement liée à l’écologie, mais aussi à l’économie et au social. La création des conditions d’un tourisme hivernal aura un impact très important sur la vie des populations locales. En même temps, il est certain que le rapport entre les sports d’hiver et l’écologie présente un caractère beaucoup plus sensible qu’avec les sports d’été, puisqu’il s’agit de jouer sur le côté sauvage de la nature, que les nouvelles stations viennent transformer.

– Un tournus des Jeux d’hiver entre les stations qui les ont déjà accueillis vous semble-t-il opportun?

V. V.: Absolument. Munich 2018 avait sorti cette carte, en affirmant que les JO devaient déposer leurs valises quelque part et ne plus sillonner la planète.

– Un autre cas soulève une vive polémique, celui du Qatar, hôte de la Coupe du monde de football 2022. Vous n’œuvrez pas sur ce dossier, mais que pensez-vous de ces 12 stades climatisés à bâtir sur un territoire aussi exigu que la Suisse romande?

N. S.: Climatiser des stades paraît aberrant, surtout si l’on ne parvient pas à utiliser l’énergie solaire à 100% pour cela. Mais nous ne sommes pas aptes à juger leur dossier technique.

V. V.: La vraie question est celle-ci: les pays au climat chaud doivent-ils renoncer à prétendre aux événements sportifs majeurs? Si l’on répond non, il n’existe plus aucune raison de ne pas choisir le riche Qatar comme premier modèle du genre. L’impact économique, voire la sortie de l’image gazo-pétrolière, ainsi que la trace que ce Mondial laissera en faveur de candidatures potentielles de pays chauds doivent être pris en considération.

– Selon vous, quel serait le dénominateur commun moderne entre sport et environnement?

V. V.: Dépasser le problème des infrastructures – chacun sait désormais concevoir un stade «propre» –, grâce à une réflexion sur l’optimisation des transports, de l’hébergement, du recyclage des déchets, de la gestion de l’eau et de la consommation d’électricité… C’est là-dessus que les futures candidatures aux Jeux olympiques et à la Coupe du monde de football feront la différence.