En octobre 2018, Le Temps a déplacé une partie de sa rédaction dans la région de San Francisco, à la rencontre des ceux qui préparent les pratiques et technologies du futur. Nous reproposons ces jours quelques-uns de ces articles.

Retrouvez tous nos articles proposés de San Francisco

Au cœur de la Silicon Valley, au beau milieu des denses pelouses du campus de l’Université Stanford et de sa Faculté de la terre, de l’énergie et des sciences de l’environnement se tient le bureau d’un chasseur, Rob Dunbar. Ce que traque cet océanographe, ce ne sont pas les poissons ou les coquillages mais des indices sur l’évolution des douze derniers millénaires jusqu’à aujourd’hui du climat et des océans.

Le chercheur à l’ample chemise violette bariolée, relax à la californienne, passe plusieurs mois par an en mer sur l’élégant voilier Robert C. Seamans, en brise-glace pour affronter la mer de Ross, aux confins méridionaux de la planète, voire en submersible Pisces façon professeur Tournesol lorsqu’il s’agit de visiter les fonds marins.

Rob Dunbar rentrait d’ailleurs tout juste de Patagonie, après un détour par le Japon, lorsqu’il nous a reçus pour discuter des dangers auxquels sont exposés ces systèmes si cruciaux pour le climat et pour l’alimentation humaine.

Le Temps: Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur les océans?

Rob Dunbar: Chaque océanographe pourrait donner une réponse différente selon sa sensibilité, mais je pense que la meilleure façon de se représenter les menaces c’est de les distinguer en deux catégories, globales et locales.

Au niveau global, c’est, par exemple, le réchauffement climatique, c’est-à-dire la présence anormalement élevée de gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone ou le méthane, qui entraînent une élévation des températures ainsi que celle du niveau des mers, ou encore l’acidification des océans.

Au niveau local, d’autres menaces existent telles que les pollutions côtières, principalement provoquées par les effluents de l’agriculture contenant des éléments comme l’azote et le phosphore. Ce sont des menaces pour les océans, les organismes aquatiques, mais aussi pour les humains qui vivent sur le littoral. C’est d’ailleurs le cas sur la côte ouest de la Floride en ce moment même, où les effluents azotés du Mississippi qui se déversent dans le golfe du Mexique entraînent une prolifération d’algues toxiques.

Ces derniers temps, c’est la pollution par les plastiques qui semble mobiliser les consciences. Quelle menace représente-t-elle pour les océans?

C’est vrai, la pollution par les plastiques est dans tous les agendas, sans doute aidée par les images frappantes d’albatros aux estomacs remplis de bouchons de bouteilles ou de tortues empêtrées dans des anneaux de maintien des canettes de bière. Le plastique, en se dégradant, rentre dans la chaîne alimentaire lorsqu’il est ingéré par des poissons et des oiseaux marins. Il se lie en outre à des perturbateurs endocriniens et à certains métaux lourds.

Lire aussi:  «Homo plasticus», ou l’humanité malade de son plastique

Bien que tout cela ne soit pas encore quantifié, c’est inquiétant, mais le plastique n’est pas le pire des polluants comparé au pétrole ou à certains produits chimiques. Il suscite néanmoins la mobilisation, un peu comme les baleines le font pour la défense de la faune marine. On se sent plus concerné lorsqu’il faut sauver les baleines que les scaphopodes [mollusques], non? (il rit). En outre, on peut y remédier avec des réponses simples à mettre en œuvre: il faut en consommer moins. Ici en Californie, par exemple, les sacs en plastique ont été interdits, et ce sera bientôt au tour des pailles.

Vous revenez du Japon, qui vient d’essuyer un puissant typhon. Ces événements sont-ils aggravés par le dérèglement climatique?

Les cyclones sont-ils plus fréquents, plus puissants? C’est une question encore débattue au sein de la communauté scientifique. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les tempêtes sont plus prolifiques en termes de précipitations. A Okinawa, il est tombé plus de trente centimètres d’eau en vingt-quatre heures pendant le typhon Trami. Même chose en 2017 lors de l’ouragan Harvey, ici, aux Etats-Unis. Nombreux sont ceux qui se sont demandé pourquoi il était tombé autant de pluie. Une des réponses est: parce que le golfe du Mexique avait gagné 1 degré par rapport aux années précédentes…


C’est de la physique de base: plus l’océan est chaud, plus l’eau s’en évapore. Résultat, les nuages gardent plus d’humidité, il y a donc plus de pluie qui tombe. Concernant les fréquences des cyclones, mes recherches et la littérature sur ce sujet me conduisent à penser que plus les océans sont chauds, plus il y a de tempêtes.

En 2015, seulement 3,4% des océans étaient protégés selon le WWF. Faut-il en créer davantage?

Il faudrait sanctuariser environ 20% de la surface des océans. La plupart des zones qui le sont sont des zones côtières. Cela progresse lentement, mais c’est toujours ça. En haute mer, dans les eaux internationales, c’est une autre histoire. Lorsqu’il s’agit de protéger une zone, il y a toujours cette crainte qui consiste à se dire «si je laisse les autres nations pêcher là-bas, c’est autant de ressources sur lesquelles je fais une croix». La géopolitique est un frein puissant à l’établissement de sanctuaires.

Lire aussi:  Les «hope spots» pourraient révolutionner la protection des océans

En parallèle, les réflexions se poursuivent, par exemple pour savoir comment créer des zones protégées dynamiques qui suivraient les stocks de poissons qui, par nature, se déplacent. Il y a encore beaucoup à faire.

Que peut-on faire pour soulager les océans? Vaut-il mieux agir au niveau local ou global?

J’ai l’impression que beaucoup de nations sont résignées, elles pensent que seuls les grands pays, comme la Chine ou les Etats-Unis, ont le pouvoir de faire quelque chose. Je pense, au contraire, que les stratégies les plus intéressantes impliquent des solutions locales. Au sein de la communauté, la pensée prévalente, c’est qu’en s’occupant des stress locaux, on obtient des littoraux plus résilients et l’on gagne ainsi du temps par rapport aux problèmes globaux.

Par exemple?

Prenez le cas de l’élévation du niveau des mers, qui menace directement de nombreuses îles et archipels. Que peuvent faire ces populations de pêcheurs contre un tel phénomène? Pas grand-chose. Elles peuvent, en revanche, pratiquer une pêche raisonnée qui va les protéger contre la montée des eaux. Pourquoi? Parce que les récifs coralliens constituent la meilleure barrière qui soit contre les eaux et les vagues. Or pour qu’ils soient en bonne santé et qu’ils se maintiennent juste sous la surface, il faut qu’ils évoluent dans un environnement riche en biodiversité. Sans poissons, les coraux meurent. Et sans coraux, les terres sont particulièrement vulnérables à l’élévation du niveau de la mer.

La Terre a déjà connu des épisodes de montée des eaux particulièrement rapides, jusqu’à 5 mètres par siècle. Eh bien, il est prouvé que certains coraux, qui étaient évidemment en bonne santé, ont poussé suffisamment vite pour rester juste sous la surface et offrir ainsi une protection contre les vagues.

Que ce soit de la pêche raisonnée, des pratiques agricoles plus respectueuses de la nature, ou des traitements des eaux plus rigoureux, toutes les solutions existent déjà. Il n’y a rien d’impossible.


Cet article est initialement paru le 5 octobre 2018.