Imaginez un homme et une femme se rendant chez leur médecin respectif pour des symptômes similaires: une gêne dans la poitrine non irradiante apparue lors d’un épisode stressant, quelques heures auparavant. Agés tous deux de 59 ans, ils présentent des antécédents de tension artérielle élevée, une surcharge pondérale et sont des fumeurs repentis.

Soumis à ces cas fictifs, des étudiants en médecine de l’Université de Lausanne – répartis en deux groupes – ont été amenés à choisir quelle était, selon eux, la meilleure option thérapeutique pour ces patients. Dans la majorité des cas, l’homme était envoyé rapidement chez un cardiologue, afin de passer des examens complémentaires. La femme, quant à elle, se voyait renvoyée à la maison, avec pour conseil de prendre à nouveau rendez-vous si des symptômes identiques devaient apparaître, lorsque l’on ne lui prescrivait pas des anxiolytiques…

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Un exemple anodin? Pas tant que cela. Car, dans le domaine de la santé aussi, certains stéréotypes ont la vie dure. «Il y a des biais liés au genre dans les connaissances des futurs médecins, a dénoncé Carole Clair, médecin adjointe à la Policlinique médicale universitaire de Lausanne (PMU), lors d’un symposium organisé à Berne le 23 janvier par l’association Forumsanté. En règle générale, les étudiants tendent à être moins inquiets lorsqu’ils doivent poser un diagnostic concernant des femmes. Par ailleurs, si, pour les deux sexes, la cause principale de mortalité en Europe est les maladies cardiovasculaires, il s’avère que seuls 51,3% des étudiants testés connaissaient la réponse exacte pour les femmes.»

Risques de sous-diagnostic

Selon un rapport de l’organisation mondiale de la santé (OMS) paru en 2016, les pathologies cardiaques sont encore traditionnellement associées au sexe masculin. La perception du risque pour ce type de maladie est donc, à tort, plus faible pour les femmes. Pourtant, il est désormais reconnu que les années de vie perdues en raison de ce type d’affections augmentent avec l’âge, à mesure que les effets protecteurs des œstrogènes diminuent après la ménopause.

Les femmes courent également davantage le risque d’être mal diagnostiquées. Une étude menée par l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill à Montréal, réalisée notamment sur des patients suisses, démontrait que les jeunes hommes victimes d’un infarctus du myocarde étaient plus susceptibles de recevoir certains soins plus rapidement que les jeunes femmes. En cause? Les symptômes sont généralement plus diffus, plus atypiques chez ces dernières. Celles-ci ne ressentiront pas nécessairement de douleurs dans la poitrine irradiant dans le bras gauche et la mâchoire, mais davantage une sensation d’épuisement, d’essoufflement à l’effort, ou encore des nausées.

«Au niveau des artères coronaires, les images peuvent aussi être très différentes, explique Vera Regitz-Zagrosek, directrice de l’Institut d’étude des genres en médecine, à l’Hôpital universitaire de Berlin. Les femmes ne présenteront pas toujours un rétrécissement des vaisseaux, contrairement aux hommes.»

Le risque de sous-diagnostic n’est toutefois pas uniquement en défaveur des femmes. Considérée comme une problématique féminine, et plus particulièrement liée à la ménopause, l’ostéoporose est très souvent sous-estimée et sous-diagnostiquée chez l’homme. Pourtant, les statistiques démontrent qu’un homme sur cinq présente une fracture liée à cette affection au cours de sa vie à partir de 50 ans. De même, un homme atteint de dépression ou d’un trouble anxieux généralisé court plus de risques d’être mal diagnostiqué, du fait que ces pathologies sont davantage associées aux femmes.

Femmes sous-représentées

Pratiquer une médecine qui tienne compte des particularités biologiques (le sexe) mais aussi des facteurs socioculturels (le genre) n’est pas une idée nouvelle. Déjà à partir des années 1960, la communauté scientifique a commencé à reconnaître l’inadéquation de l’utilisation de l’homme blanc d’âge moyen comme standard de la recherche médicale. Malgré cela, la médecine est encore à la traîne sur la compréhension des différences hommes-femmes et leurs impacts sur la santé.

La recherche peine également encore à différencier les résultats d’études par sexe et par genre. Une revue systématique conduite par l’OMS sur les essais cliniques réalisés en Europe sur les maladies cardiovasculaires et leurs facteurs de risque a, par exemple, démontré que les cohortes de patients comprenaient trop souvent un pourcentage très réduit de femmes (moins de 35% en moyenne), alors que ces dernières sont une fois et demie plus susceptibles de développer des effets secondaires liés aux médicaments prescrits.

«C’est notamment le cas de la digitaline, une molécule qui était, il y a quelques années, régulièrement donnée pour traiter l’insuffisance cardiaque, retrace Vera Regitz-Zagrosek. Il a fallu attendre 2002 pour qu’une première étude analyse les effets de ce médicament en fonction du genre et que l’on constate qu’ils étaient davantage délétères chez les femmes. Les chances de survie de ces dernières étaient moins élevées avec cette substance que si elles prenaient un placebo.»

Contrer les biais

Heureusement, plusieurs projets ont été mis en place, notamment au sein de l’Union européenne, afin de contrer ces biais si tenaces. C’est notamment le cas de l’initiative GenCAD, qui, par une analyse de plus de 50 000 textes de littérature scientifique, s’est donné pour mission de décrypter les mécanismes liés au genre dans les maladies cardiovasculaires. Au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne, des recherches sont également conduites en oncologie afin d’étudier les différences entre les hommes et les femmes concernant les effets secondaires des chimiothérapies. Par ailleurs, la commission d’expérimentation animale du canton de Vaud exige à présent que les tests réalisés sur des animaux le soient sur des cohortes qui comprennent à parts égales des spécimens mâles et femelles.

Reste encore, sans doute, à faire un effort sur les représentations iconographiques liées aux maladies, y compris dans les ouvrages médicaux, afin que les pathologies coronariennes ne soient pas systématiquement représentées par des hommes stressés et les dépressions par des femmes de plus de 50 ans…