Malgré les apparences, les hôpitaux, cliniques et cabinets médicaux sont aussi connus pour être des lieux de transmission de maladies dites «nosocomiales». L’équipe de Didier Pittet, aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), vient d’en apporter une nouvelle preuve. Avec des collègues, il a montré que, après une seule consultation, le stéthoscope utilisé pour ausculter le patient est davantage contaminé par des microbes que la paume du praticien qui manipule cet instrument et touche le malade! Or si les docteurs sont appelés à se laver souvent les mains, «le stéthoscope devrait être considéré comme une extension de ces dernières, et devrait absolument être désinfecté après chaque patient. Il n’existe pourtant aucune ligne de conduite à ce sujet», tonne Didier Pittet, qui a publié jeudi ses résultats dans les Mayo Clinic Proceedings , une revue scientifique américaine.

«Si l’on cherche les causes des infections hospitalières, il était connu que certains instruments d’auscultation, comme le stéthoscope, sont des vecteurs de microbes possibles, tout comme les mains, commente Jacques de Haller, ancien président de la Fédération des médecins suisses FMH, qui n’a pas participé à ces travaux. Mais désormais, avec cette étude, des chiffres seront à disposition pour encourager les docteurs à décontaminer leur stéthoscope autant que leurs avant-bras.»

Pour leurs recherches, les scientifiques des HUG ont demandé à trois médecins d’ausculter 83 patients en utilisant des gants stériles ainsi qu’un stéthoscope, qui l’était initialement tout autant. Ils ont ensuite procédé à des prélèvements des bactéries présentes sur quatre zones de la main gantée du docteur (deux dans la paume, au bout des doigts, ainsi que sur le revers) ainsi que sur la membrane du stéthoscope et dans son tube – l’extrémité de l’instrument contient en effet deux côtés d’utilisation possibles, l’un étant justement la membrane, l’autre une petite cloche en métal percée d’un petit trou et reliée au tube en plastique, qui permet des auscultations spécifiques. «Ce tube n’est d’ailleurs que très rarement nettoyé, car il est difficilement accessible», précise Jacques de Haller. Les chercheurs ont ensuite mis les bactéries récoltées en cultures.

Résultat: «Sur certains patients, le degré de contamination bactérienne était aussi important sur la membrane du stéthoscope que sur le bout des doigts du médecin, et largement plus important que celui observé dans la paume de sa main», dit Didier Pittet. Une observation d’autant plus effrayante que les scientifiques ont aussi détecté, chez 76% des patients, dans les mêmes proportions aux mêmes endroits, l’une des bactéries les plus pernicieuses qui puisse être attrapée en milieu hospitalier: le staphylocoque doré multirésistant.

On peut comprendre que les mains mal lavées d’un médecin peuvent constituer des vecteurs importants de maladie, tant celles-ci sont amenées à toucher les patients à divers endroits voire à manipuler divers instruments ou autres objets de l’environnement hospitalier. Le risque est-il comparable avec la membrane du stéthoscope qui, finalement, ne fait «que» passer de la peau du torse ou du dos d’un malade à l’épiderme d’un autre? La peau n’est en effet pas, pour les bactéries, une «porte d’entrée» dans l’organisme aussi évidente que les orifices nasaux, buccaux ou oculaires. «Ce n’est pas si simple, explique Jacques de Haller. Dès qu’on touche, même très brièvement, un patient porteur sur sa peau de telle ou telle bactérie, le stéthoscope est contaminé. Consultez un autre patient sans désinfecter l’instrument, et il est infecté à son tour. Même si ce n’est que sur son torse, le microbe peut ensuite se transmettre par exemple aux draps de son lit, qu’il touche, avant de se frotter le visage…»

Didier Pittet ajoute un autre argument: «Certes, le simple transfert d’une bactérie d’un corps à un autre n’est peut-être pas dramatique. Et le but de notre étude n’est de loin pas d’affoler les gens. Toutefois, ces intercontaminations peuvent aussi induire que les bactéries transportées sur un organisme transfèrent aux microbes déjà présents des gènes de résistance à certains médicaments.» Et ainsi de suite, de patient en patient, ce qui pourrait constituer à terme un gros problème. «Bref, toute intercontamination doit être autant que possible évitée», dit Jacques de Haller.

Selon l’ancien président de la FMH, «la motivation du personnel soignant à appliquer la simple mesure d’hygiène qu’est le lavage de mains est grandissante – déjà environ 80% d’entre eux la suivent. Mais elle reste encore à accroître.» Et le médecin de rappeler qu’à la fin du XIXe, le simple conseil d’un obstétricien à ses assistants de se laver les mains avant chaque accouchement – ce qu’ils ne faisaient pas avant – a permis de diminuer la mortalité infantile à la naissance de 90%.

Ces résultats obtenus avec le stéthoscope peuvent-ils être extrapolés à d’autres instruments de consultation? «Peut-être au diapason appliqué sur le front, ou au marteau de réflexes servant à frapper les articulations, quoique probablement dans une moindre mesure, répond Jacques de Haller. Par contre, certains outils, comme ceux utilisés en otorhinolaryngologie sont soit jetables, soit désinfectés après chaque utilisation.»

Didier Pittet le souligne, «l’étude a simplement montré que la contamination par le biais du stéthoscope était importante. Elle n’a pas encore quantifié le risque de transmission croisée et d’infection nosocomiale avec cet instrument. Une telle recherche reste à faire.» En effet, détaille Dennis Maki, médecin à l’Université du Wisconsin (Etats-Unis) dans un commentaire aussi paru dans les Mayo Clinic Proceedings, «un seul cas rapporté a permis de lier la contamination de stéthoscopes à des infections chez des patients, lors d’une flambée infectieuse dans une unité de soins intensifs en néonatalité.»

Enfin, Didier Pittet met en avant un autre problème: «Dès lors, comment désinfecter au mieux ces stéthoscopes? Il s’agit d’instruments fragiles qui, au fil du temps, peuvent être détériorés par une décontamination systématique. Il faudra bien trouver un moyen pour contourner cette difficulté.» Et de conclure: «Pour cette raison – donc le fait qu’il faille changer souvent de stéthoscope –, nous n’allons, avec cette étude, pas nous faire que des amis parmi nos collègues médecins, dont certains nous accusent déjà de céder exagérément à des prérogatives d’hygiénistes.»

Dennis Maki, lui, avance une idée finalement assez simple dans son éditorial: attribuer à chaque nouveau patient entrant dans un milieu hospitalier un stéthoscope, qui serait éliminé à sa sortie.