«Je choisis le bon moment.» Affiché dans une police toute en rondeurs, le slogan se décline en différents thèmes illustrés par des jeunes femmes radieuses. «Beaucoup veulent avancer dans leur carrière et avoir des enfants. Est-ce possible? Nous avons la réponse.» Cette publicité du centre de reproduction Ovita, à Saint-Gall, circule en Suisse alémanique. La congélation des ovocytes y est présentée comme la solution à tous les soucis de la femme moderne. On fait récolter ses gamètes quand ils sont encore jeunes et vaillants, on les congèle, et on les récupère à la quarantaine pour les utiliser dans une fécondation in vitro (FIV).

Le vieillissement du tissu ovarien est la première cause de stérilité liée à l’âge. A partir de 35 ans, les gamètes se font plus rares et plus fragiles. Les femmes qui veulent enfanter sur le tard doivent alors souvent tenter de bénéficier d’un don d’ovocyte d’une autre femme, cellule qui sera fécondée hors de son utérus avec les spermatozoïdes du père. Mais le don d’ovocyte est une pratique interdite en Suisse. C’est pourquoi nombre de femmes se tournent vers des cliniques à l’étranger (Espagne, Belgique, Chypre, etc.) qui proposent cette solution palliative.

A l’inverse, congeler ses ovocytes pour une utilisation ultérieure permet à une femme de transmettre ses propres gènes à son enfant. La technique a longtemps été compliquée par la taille et la richesse en eau des gamètes féminines; des cristaux pouvaient se former lors du refroidissement des cellules et les endommager. Une nouvelle méthode de cryoconservation rapide, appelée vitrification, a significativement amélioré le taux de survie des gamètes pour obtenir des résultats proches de 100% lors de la fécondation.

Cette façon de préserver les ovocytes était déjà utilisée chez les femmes devant subir un traitement lourd comme la chimiothérapie, susceptible de rendre stérile. Elle se répand désormais pour retarder l’horloge biologique chez des personnes en bonne santé. La société européenne de reproduction humaine et d’embryologie (Eshre) a accepté le principe de la congélation des ovocytes «pour des raisons sociétales» l’été passé, et le collège des obstétriciens et gynécologues de France lui a emboîté le pas en décembre 2012. Selon la chaîne de télévision CNN, 5000 femmes auraient déjà fait congeler leurs ovocytes aux Etats-Unis. Le magazine américain Vogue clame qu’il «pourrait s’agir de la plus importante évolution sociale depuis l’arrivée de la pilule».

En Suisse, les spécialistes sont partagés et la loi n’est pas très claire. Il est interdit de pratiquer la FIV sans problème de stérilité. Mais il n’est pas explicitement défendu de congeler ses gamètes pendant une durée maximum de cinq ans. La femme peut les utiliser plus tard pour une FIV, quand son âge rend la procréation naturelle pratiquement impossible.

La démarche fait du chemin en Suisse alémanique, où certains gynécologues la proposeraient spontanément à leurs patientes, indique Dorothea Wunder, médecin-chef de l’Unité de médecine de la reproduction du CHUV, à Lausanne. Selon Pascal Mock, spécialiste de la reproduction à la clinique des Grangettes à Genève, il est aussi possible de faire vitrifier ses ovocytes dans certaines cliniques privées romandes, dont il préfère taire le nom. Le CHUV ne le fait que sur indication médicale.

A Bâle, le médecin Jean-Claude Spira procède à deux congélations d’ovocytes par mois, environ. «Je pense que cette technique va prendre de l’importance, dit-il. Les femmes de plus de 35 ans qui sont encore célibataires se sentent sous pression. Quand elles rencontrent un homme, elles cherchent vite à savoir s’il veut des enfants et ça peut créer des tensions dans le couple. Une de mes patientes de 36 ans s’est sentie rassurée après avoir stocké ses ovocytes, et elle a rencontré quelqu’un quelques mois après.» Les patientes du Dr Spira ont plutôt un niveau de formation supérieur. Et conformément aux statistiques, elles ont plus de mal à trouver un partenaire et se marient plus tard.

Cette démarche, encore rare en Suisse, l’est moins à l’étranger. Nombre d’établissements espagnols ou belges, déjà spécialisés dans la «FIV avec donneuse», la proposent. C’est le cas de la clinique Bernabeu, présente dans quatre villes ibériques. Joint par téléphone, le département international répond volontiers à nos questions en bon français. La ponction et la congélation d’ovocytes concernent deux ou trois patientes étrangères par mois, pour davantage d’Espagnoles. La plupart viennent de France, mais aussi de Suisse. «Ce sont des femmes célibataires entre 30 et 40 ans, décrit une conseillère. Quelques-unes ont déjà utilisé leurs ovocytes pour une FIV, mais la plupart n’ont pas encore 40 ans et n’en ont pas eu besoin.» Dans ces établissements, le prélèvement coûte 3500 euros avec un an de stockage, puis 500 euros par année supplémentaire. Au Kinder­wunschzentrum du Dr Spira, c’est sensiblement plus cher: 5400 francs, plus 150 francs par année.

Pour que la FIV ait par la suite une chance de fonctionner, le traitement doit être effectué tôt. «Une femme a 4% de chances d’aboutir à une grossesse par ovocyte congelé si le prélèvement est effectué avant 35 ans, explique Jean-Claude Spira. Le pourcentage descend à 2% si le prélèvement est effectué entre 35 et 40 ans, et à 1% à 40 ans.» Plus la ponction est effectuée tard, moins le nombre d’ovocytes obtenu par cycle est important. C’est pourquoi, relativise le médecin, «il vaut quand même mieux que les femmes planifient leur vie de famille avec le même soin que leur carrière, et qu’elles utilisent la méthode traditionnelle pour procréer».

Le prélèvement d’ovocytes n’est pas un geste anodin. Il nécessite une stimulation hormonale, puis la ponction des follicules dans les ovaires, sous anesthésie locale ou générale. «Ce n’est pas une balade de confort, explique Pascal Mock. Une jeune fumeuse de 21 ans, par exemple, multiplie par dix le risque de faire une thrombose durant le traitement hormonal. Je ne pense pas qu’il faille interdire la vitrification des ovocytes, mais en faire un projet sociétal est délirant.»

D’autres spécialistes sont encore plus critiques. «On fait croire aux femmes que ça va résoudre tous leurs problèmes, dénonce Dorothea Wunder. Mais on ne peut pas leur promettre un bébé à 40 ans. Surtout si le prélèvement est effectué à 37 ans sur un seul cycle de stimulation ovarienne, comme c’est souvent le cas. En plus, les problèmes pour concilier carrière et vie de famille sont les mêmes entre 45 et 50 ans qu’à 30 ans, mais les forces des femmes diminuent.»

Par ailleurs, après 40 ans, les grossesses sont plus éprouvantes. «Il y a davantage de risques d’hypertension, de diabète gestationnel et, au final, de bébés prématurés, énumère Dorothea Wunder. Et de dénoncer aussi les dangers de la FIV, tels que naissances multiples, malformations ou poids plus faible des nouveau-nés: «On ne connaît pas encore tous les risques de la FIV pour l’enfant. Cette technique demeure intéressante pour traiter l’infertilité, mais pas sans indication médicale.»

«Il pourrait s’agir de la plus importante évolution sociale depuis l’arrivée de la pilule»